La production d’électricité est fortement ralentie en France car un grand nombre de réacteurs nucléaires est toujours à l’arrêt. Une situation qui fragilise davantage la filière nucléaire, déjà largement controversée.

La France entend parler pour la première fois de radioactivité en 1896 lors de sa découverte Henri Becquerel. Le physicien effectue des recherches sur la fluorescence des sels d’uranium et donnera son nom à l’unité de mesure de la radioactivité : le Becquerel, qui détermine le nombre de noyaux qui se transforment et émettent un rayonnement.

Pierre et Marie Curie découvrent en 1898 deux radioéléments nouveaux : le polonium et le radium. Leur fille, Irène Curie, s’oriente en 1925 dans le domaine de la physique nucléaire et découvre en 1934, avec son mari Frédéric Joliot, la radioactivité artificielle. A la fin de la guerre, Frédéric Joliot Curie est nommé directeur du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Pierre et Marie Curie dans leur labratoire, utilisant l’appareil expérimental servant à détecter l’ionisation de l’air, et donc la radioactivité

Le Général de Gaulle voit à travers ces innovations, l’occasion de bénéficier d’une souveraineté énergétique et surtout d’obtenir des avancées significatives vers le nucléaire militaire. Il créé le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) en 1946, pour lancer officiellement la recherche et l’industrialisation de l’énergie nucléaire en France. C’est Frédéric Joliot qui en prend la tête et qui est chargé des questions scientifiques et techniques. Dès la création du CEA, l’objectif principal est de mettre au point la première pile atomique européenne nommée ZOE, pour pallier le manque d’uranium et de graphite en France. Cette pile permettra les mesures et expériences indispensables à la conception des futurs réacteurs. Dans le même temps, le gouvernement français propose de nationaliser le gaz et l’électricité. La loi du 8 avril 1946 crée ainsi Electricité de France. Neuf ans plus tard, le premier réacteur nucléaire est mis en service à Marcoule (30), en 1955. 

Les prémices de l’essor du nucléaire français

Le nucléaire français est propulsé lors du premier choc pétrolier en 1973. L’indépendance énergétique devient une priorité absolue pour le gouvernement français. Pierre Messmer, alors Premier ministre, lance la construction d’un parc électronucléaire de grande envergure, qui permettra d’assurer l’indépendance énergétique de la France. 54 réacteurs, d’une puissance cumulée de 55 000 Mw/h seront construits pendant les années 70 et 80, pour un coût total de 65 milliards d’euros actuels.

En 1986, la catastrophe de Tchernobyl marque un tournant dans le nucléaire. Le relâchement de radioactivité dans l’environnement, jusque dans les pays voisins, provoque un électrochoc. Les projets de construction de nouvelles centrales sont annulés et de nombreux états européens décident peu à peu de sortir du nucléaire. C’est le cas de l’Italie, suivie par les Pays-Bas, la Belgique et l’Allemagne. En France, cet accident ne fait que nourrir les théories antinucléaires. D’importants projets tels les surgénérateurs, commencent à être remis en question. L’incident mineur qui a lieu dans la centrale de Creys-Malville (38) le 3 juillet 1990 est l’élément déclencheur de crises administratives et de mouvements de protestation. Les acteurs antinucléaires n’ont cessé leur combat qu’après l’obtention de la fermeture du site, qui abritait Superphénix, le prototype de réacteur surgénérateur à neutrons rapides.

En 1997, le dernier réacteur de la centrale de Civaux (86) est raccordé au réseau. Le pari industriel est réussi, la France possède la capacité de production d’électricité nucléaire la plus importante au monde. Cependant, depuis quelques années déjà, le nucléaire devient de plus en plus contesté : en 1975, 4 000 scientifiques dévoilent une pétition sur la minimisation des risques et sur la précipitation du Plan Messmer. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 conforte la population française dans cette idée, les thèses des écologistes deviennent plus écoutées par l’exécutif et l’image de l’énergie atomique se dégrade.

Des impacts économiques importants

La France entre alors dans un déclin de sa compétence en matière d’industrie nucléaire. Si, pendant une trentaine d’années, la qualité du parc nucléaire français était une priorité, depuis les années 2000, l’aspect financier a pris le dessus, ce qui a des conséquences en termes de sûreté. La société EDF fait le choix de se séparer d’une partie du personnel qui jouait un rôle majeur dans le développement du nucléaire : en majorité, les techniciens. D’après Jacques Percebois, économiste spécialisé dans les énergies, « la France a créé beaucoup de réacteurs en très peu de temps et s’est même retrouvée en surcapacité ». Il explique également que face à une demande de l’électricité qui s’est stabilisée dans les années 1990, « les personnels et spécialistes qui construisaient les réacteurs n’ont pas forcément été renouvelés ou sont partis à la retraite, puisque l’on n’avait pas forcément besoin de créer de nouvelles centrales ».

Dans la même optique, la direction d’EDF augmente la sous-traitance d’activités liées à l’exploitation nucléaire, afin de faire plus de bénéfices et de réduire les coûts. Ces actions entraînent des conséquences directes sur le rythme de travail, les manquements aux règles de sécurité et la santé des salariés. Les réacteurs des centrales nucléaires ne sont plus entretenus avec la même vigilance, alors qu’EDF rallonge sans cesse leur durée de vie.

En France, dès la construction d’une centrale nucléaire, celle-ci reçoit une autorisation de fonctionnement pour dix ans. A l’issue de cette échéance, une visite décennale est organisée par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) afin d’effectuer des contrôles et vérifier le niveau de sûreté des installations. Si les contrôles sont satisfaisants, un renouvellement du fonctionnement est accordé, pour une période de dix ans. Les Installations Nucléaires de Base (INB) ont déjà été prolongées deux fois de dix ans, en 2003 et 2013.

Outre l’entretien des centrales, c’est aussi la recherche nucléaire qui est impactée. En effet, le savoir-faire et les compétences nécessaires à la création de nouvelles centrales nucléaires n’ont pas été entièrement conservés. Le projet de Flamanville en est la preuve ; cette centrale nucléaire comprend Flamanville-1 et Flamanville-2, deux réacteurs de génération II qui sont en service depuis 1986 et 1987. Cependant, depuis 2004, EDF a pour projet d’augmenter la capacité de la centrale avec la construction d’un nouveau réacteur EPR, qui pourrait produire 1650 mégawatts (contre 1330 pour les deux premiers). Cet EPR devait être opérationnel en 2012, mais la France n’en a toujours pas vu la couleur, alors qu’il a été entamé il y a quinze ans. Flamanville-3 est reporté depuis longtemps pour plusieurs problèmes tels que des défauts de fabrication, des dysfonctionnements des systèmes de pilotage ou encore des techniques erronées. La responsabilité des sous-traitants est importante et montre la perte de compétences des acteurs du nucléaire français.

De multiples motifs causent l’arrêt des réacteurs

Le gouvernement et EDF subissent donc les conséquences d’un manque de savoir-faire et de l’absence de recrutement des scientifiques et chercheurs. Or, l’EPR de Flamanville n’est pas le seul exemple ; actuellement 23 réacteurs sur les 56 qui constituent le parc nucléaire français qui sont à l’arrêt. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène : les visites décennales, les arrêts pour simple rechargement (ASR) ainsi que les corrosions sous contrainte.

Les visites décennales se déroulent en trois étapes majeures : l’inspection de la cuve du réacteur, l’épreuve « enceinte » et l’épreuve hydraulique du circuit primaire. L’inspection de la cuve du réacteur sert à contrôler le bon état de l’ensemble des soudures ainsi que la qualité du revêtement de la cuve. Par la suite, l’épreuve enceinte consiste à augmenter la pression de la vapeur à l’intérieur du réacteur au-delà de la pression normale pour vérifier la résistance du béton constituant l’enceinte de confinement. Enfin, pour l’épreuve hydraulique du circuit primaire, on augmente la pression dans le circuit primaire par paliers successifs afin d’atteindre une pression 1,3 fois supérieure à celle du fonctionnement normal du circuit. Ce processus a pour but de vérifier que la résistance et l’étanchéité des circuits sont conformes et que le réacteur peut continuer d’être exploité sans risque d’accident. Ces visites décennales durent une centaine de jours et ont lieu en moyenne six fois par an. Plusieurs réacteurs nucléaires sont actuellement à l’arrêt pour simple rechargement ; des arrêts de tranche permettent de renouveler un tiers du combustible du réacteur et durent environ trente jours. Ces contrôles sont effectués tous les 12 ou 18 mois.

Vue sur l’enseigne EDF à l’entrée de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine.

Dernièrement, on remarque qu’un certain nombre de réacteurs présentent des problèmes de corrosion sous contrainte. Ce phénomène apparait sous l’effet de trois facteurs coexistant : un matériau sensible, un milieu chimique favorable et des contraintes de traction dans le matériau. Ces corrosions se caractérisent par la fissuration d’un matériau au contact d’un environnement chimique ; des fissures se forment et se propagent au sein du matériau. Selon les analyses de Bernard Laponche, ingénieur et consultant international dans l’énergie : « les corrosions sous contrainte ont été détectées il y a longtemps mais l’on n’a pas pris les décisions qu’on aurait dû prendre ».

Autre phénomène particulier, ces corrosions touchent les réacteurs les plus récents. Les analyses déjà effectuées semblent expliquer ces problèmes par la géométrie des lignes des tuyauteries. En effet, les anciens réacteurs ont été construits selon une conception issue du groupe américain Westinghouse, tandis que les nouveaux modèles ont été « francisés » et s’éloignent de ce modèle de construction initial. Cette nouvelle conception permet la circulation de l’eau entre les crayons, de longs tubes en métal dans lesquels sont placées les pastilles de combustible. C’est par ce moyen que la chaleur qui est engendrée dans le cœur du réacteur s’évacue hors de celui-ci. Malgré les problèmes de corrosion sous contrainte de cette conception, EDF ne prévoit pas de nouveau design pour les tuyauteries, mais des contrôles plus rapprochés seront effectués.

Ces différents motifs ont causé la fermeture temporaire de 23 réacteurs actuellement, avec un pic à 32 au mois de septembre 2022. EDF prétend néanmoins qu’une dizaine de réacteurs devraient repartir d’ici début décembre. Or, le nucléaire fournit 70% de la production d’électricité en France, même si sa part diminue dans le mix énergétique. La situation s’est aggravée en octobre, lorsque les salariés d’EDF se sont mis en grève pendant plus de dix jours, réclamant une revalorisation des salaires avec, pour conséquence, onze réacteurs touchés.

L’invasion russe en Ukraine entraine aussi des difficultés à produire de l’électricité ; la France importait 17% de gaz russe avant l’offensive lancée en février, contre 7% actuellement. Nonobstant, une partie des centrales de France et du continent consomment du gaz naturel pour faire tourner leurs turbines et produire de l’électricité. La décision de réduire les importations de gaz russe a donc forcé la France à importer davantage d’électricité depuis des pays voisins.

Quel avenir pour le nucléaire ?

Si le nucléaire permet à la France de produire une électricité parmi les plus décarbonées en Europe et d’assurer sa sécurité d’approvisionnement énergétique à moindre coût, l’un des objectifs du gouvernement est de le réduire à 50% (contre 70% actuellement). La France souhaite trouver un équilibre entre le nucléaire et le renouvelable, ce qui se traduit par un arrêt anticipé de certaines tranches en faveur des énergies renouvelables.

Le Réseau de Transport d’Electricité (RTE) et l’Agence de l’environnement et de maitrise de l’énergie (ADEME) ont rédigé dix scénarii qui visent à sortir des énergies fossiles et atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Cinq prévoient une production d’électricité sans la création de nouvelles installations nucléaires. Les cinq autres intègrent un programme de construction, concilié à un développement des énergies renouvelables.

Emmanuel Macron a annoncé en février 2022 la création de six nouveaux EPR2 (réacteur pressurisé européen) ainsi que le lancement des études pour huit réacteurs additionnels. La construction devrait débuter avant la fin de son quinquennat en 2027, pour une mise en service optimale aux alentours de 2035. Cependant, selon les scénarii proposés par le RTE, la création de nouveau nucléaire n’est pas nécessaire.

Christine Fassert, socio-anthropologue et ancienne membre de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), estime que « les EPR ne sont pas une solution au changement climatique puisque, pour cela il aurait fallu les construire très vite ». Selon elle, « on voit bien avec les EPR de Flamanville, de Olkiluoto (Finlande) et l’un des deux EPR à Taishan (Chine), que ce type de réacteur pose problème. On aurait le temps de les construire en temps imparti, si la temporalité n’existait pas évidemment ». Comme d’habitude, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

L’objectif français est de produire de l’électricité grâce aux énergies renouvelables, c’est-à-dire l’éolien, l’hydraulique, le solaire, la géothermie, l’énergie chimique et la biomasse. Cependant, ces énergies ne sont pas pilotables ; s’il manque de vent, de soleil ou d’eau, elles ne pourront plus créer d’électricité. Il est donc nécessaire de trouver un moyen de substitution lorsqu’elles viendraient à s’interrompre ; c’est le cas des énergies fossiles tels que le charbon, le pétrole et le gaz. Cependant, le problème de ces dernières est qu’elles relâchent une quantité importante de gaz à effet de serre. Avec le réchauffement climatique actuelle, on ne peut plus se le permettre.

Le ministère de la Transition écologique s’est engagé à atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, ce qui suppose de réduire les émissions de la France à 80 millions de tonnes de CO2 (MtCO2).  Cependant, d’après le ministère de l’Ecologie et le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (CITEPA), la France a rejeté 450 MtCO2 en 2020. Le pari pour l’horizon 2050 parait donc difficile à tenir, et le nucléaire semble être la solution la plus adaptée, puisque c’est l’énergie pilotable qui relâche le moins de CO2 par an (approximativement 2 MtCO2 par an). Un choix doit donc être fait entre produire de l’électricité via le charbon (qui relâcherait, à productions égales, environ 354 MtCO2 par an) ou par le nucléaire.

Ironie d’un monde où visuellement l’implantation de réacteurs nucléaires se fait aussi au cœur d’un paysage verdoyant évoquant les énergies renouvelables.
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