Des activistes écologiste du groupe Dernière Rénovation se font arrêter par la police lorsqu’ils sont assis au milieu de la route pendant la dixième étape du tour de France 2022. Crédit photo AFP, Marc Bertorello

Les activistes écologistes sont de plus en plus nombreux sur le territoire français. Les générations Y et Z sont inquiètes quant à l’avenir de la planète. Ils oscillent alors entre écoanxiété, militantisme et actions coup de poing pour faire entendre leurs voix. Ces personnalités sont des acteurs notoires pour la démocratie, dans un pays où la liberté d’expression est entachée. 

Des activistes écologiste du groupe Dernière Rénovation se font arrêter par la police lorsqu’ils sont assis au milieu de la route pendant la dixième étape du tour de France 2022. Crédit photo AFP, Marc Bertorello

Un tableau de Van Gogh repeint par de la soupe, des routes bloquées, des perturbations d’évènements sportifs ou culturels parsèment le paysage médiatique ces dernières semaines. L’activisme écologique serait-il à son apogée ? L’urgence de la situation incite les collectifs comme « Extinction Rébellion », « Dernière rénovation » ou « Just stop Oil », sur le terrain international, à multiplier les désobéissances civiles. Des actions non violente s, qui frôlent la limite avec l’illégalité. « Nous enfreignons la loi pour dénoncer des actions ou des choses qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt général et qui détruisent la vie sur Terre ou bien qui la menacent », insiste Pauline Boyer, activiste et chargée de campagne sur la transition énergétique pour Greenpeace France.

Les « happenings », ces actes militants scénarisés, presque artistiques, divisent les Français. Une question persiste, est-ce vraiment efficace ? Le gouvernement lui-même rejette ce militantisme. Lors d’une manifestation contre la construction de mégabassines à Saint-Soline (Deux-Sèvres), Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a dénoncé « des modes opératoires qui relèvent de l’écoterrorisme ». Il y a une ambiguïté entre les consciences du réchauffement climatique qui augmentent et ce rejet de l’activisme. Mais, pour Alexis Vrignon, historien chercheur à l’université d’Orléans, le militantisme a largement fait sa part dans la prise de conscience de l’urgence climatique, en France. 

Les activistes, comme Nina Flabeau, justifient leur radicalité à travers un besoin d’être entendu : « la population crie au scandale pour un jet de soupe sur une nature morte, mais notre planète est en train de crever, ça ne préoccupe que trop peu de personnes. L’action est choc, mais finalement, à la suite de cela, des experts prennent le relais pour expliquer la situation et exposer les faits scientifiques. La désobéissance civile est là pour nous permettre de parler plus fort et de faire entendre notre voix ». Une radicalité, certes, mais ces militants assurent ne pas vouloir se tourner vers la violence. Alexis Vrignon, précise que les mouvements activistes écologiques ont rarement été violents : « ils ont toujours frôlé la ligne entre le happening et la violence, sans rarement dépasser cette limite ». 

L’activisme depuis 1970

Aujourd’hui, la scène activiste est morcelée. Il y a d’une part les anciennes organisations qui sont très ancrées dans le mouvement comme « Les amis de la Terre » ou « Greenpeace ». De l’autre côté, il y a de nouveaux groupes, souvent décrits comme plus jeunes, ayant rejoint le feu des projecteurs il y a peu. « Extinction Rébellion » ou encore « Dernière Rénovation » sont deux collectifs très médiatisés en ce moment. L’objectif serait de travailler ensemble.

 « Malheureusement, leur culture militante est différente. Il y a une guerre au dynamisme, à celui qui réussira à être sur le devant de la scène », analyse Alexis Vrignon. L’ancienne et la nouvelle école peuvent parfois être assez divergentes dans leurs convictions. Certaines sont pronucléaires, d’autres militent pour l’éolien ou soutiennent la biomasse. Mais, tous ont une conviction : sauver la planète.  

C’est au début des années 1970 que l’activisme s’enracine. Auparavant, il y avait des groupes et des figures qui parlaient de connaissances et protections de la nature, mais, sur des actions plus ponctuelles. « Les années 1970 marquent l’encrage des mouvements écologistes dans la durée », précise l’historien. Cette prise de conscience passait auparavant par la découverte des merveilles de la nature et de balades le dimanche. Il y avait une certaine conscience de la pollution, mais les mobilisations se concentraient sur des problèmes bien précis, sans essayer de modifier la société. Le bureau de Greenpeace France a ouvert ses portes en 1977. Aujourd’hui, cette organisation est « historique ». Depuis, elle déploie des programmes de sensibilisation, des pétitions, des dons et des actions de désobéissance civile avec comme objectif : freiner l’urgence climatique. 

Les grandes organisations marquent un tournant dans leur manière d’agir, dès les années 90. Elles constatent que pour marquer et agir efficacement, il faut être crédible explique Alexis Vrignon.  « Ils souhaitaient être pris au sérieux et mettre fin à ces stigmates d’irrationalité.» Aujourd’hui, ce sont de nouveaux groupes, plus jeunes avec des militants qui dévoilent beaucoup plus leurs émotions lors de leur mobilisation. La peur, la colère, l’écoanxiété (Cf encadré) guident leur implication pour la cause écologique. La radicalité de ces activistes est, elle, nouvelle. Auparavant, leurs opposants les décrivaient même comme « trop peu radicaux ». Pour l’historien, « la lutte qui comptait vraiment auparavant c’était celle des classes, mettre à bas la bourgeoisie. Protéger la faune et la flore c’était complètement secondaire ». La radicalité s’est installée en même temps que le mouvement du véganisme.

Ces deux jeunes activistes viennent de repeindre Les Tounesols avec deux boîtes de soupe à la tomate. Exposé à la National Gallery de Londres, ce célèbre tableau de Van Gogh est devenu, le 14 octobre 2022, théâtre des revendications du groupe Just Stop Oil. Crédit photo, Just Stop Oil.

Multiplier les activismes pour servir la cause 

La désobéissance civile, les manifestations, les pétitions et la sensibilisation forment un tout pour apporter à la lutte écologique. Sensibilisation et actions se mêlent et se répondent. L’un n’avance pas sans l’autre. Maximilien Poulain, activiste pour les droits humains et l’écologie sur les réseaux sociaux, se considère comme un relais : « Sans la parole des scientifiques à travers des rapports du GIEC, il ne se passerait pas grand-chose ». Étudiant en double licence histoire et sciences politique à Créteil et Fontainebleau, Maximilien milite sur Internet. Il considère, généralement, que les mots ont plus de poids qu’une action coup de poing : « les chiffres et l’actualité parlent d’eux-mêmes ». Il réalise des posts sur son Instagram, sous forme de carrousel, dans lesquels il dévoile des images et des faits scientifiques marquants autour de l’écologie. 

Pour sa part, Lucile Schmid, cofondatrice du think tank La Fabrique écologique et l’une des autrices du livre « L’écologie est politique », estime que pour interpeller, il faut écrire.  Les médias représentent eux-mêmes un relais important à l’activisme. Ces actions coups de poing permettent de replacer l’écologie au centre du débat, dans une période où le pouvoir d’achat demeure la principale préoccupation des Français. D’autres militants comme Pauline Boyer, activiste et chargée de campagne sur la transition énergétique pour Greenpeace France ou encore Nina Flabeau, activiste et créatrice du média Green Up, considèrent qu’il faut taper fort pour être efficace. Ce qui les relie, c’est cette conviction de devoir chambouler la société pour réussir à sauver la planète. Pauline Boyer est persuadée que nous sommes arrivés à un moment de l’histoire où nous avons une dette climatique envers d’autres pays qui souffrent en première ligne des dérèglements climatiques. 

Par ailleurs, ces activistes rejettent une quelconque appartenance à un parti politique. Les Verts se voient comme les porte-paroles de l’activisme. Il y a une forme de soutien qui se noue entre le parti écologiste et le militantisme. Mais, il est impossible pour les activistes d’être associé à un parti. Il y a un rejet des partis politiques afin de s’en écarter. Un même groupe activiste peut être morcelé de diverses convictions politiques. Pour maintenir le collectif, il ne faut pas se mettre dans une case politique. « Prenons l’exemple de la mobilisation autour de Notre-Dame des Landes. Les militants doivent échanger avec le préfet, le maire. S’ils sont associés à un parti, ça crée un dialogue plus conflictuel », rappelle Alexis Vrignon. 

L’écologie pour la démocratie

Il y a de plus en plus d’actions et de désobéissances civiles pour lutter contre le réchauffement climatique. Elles conduisent par ailleurs de plus en plus à des condamnations, des gardes à vues ou même des convocations devant les services de police. « Il y a donc une augmentation des arrestations et des poursuites devant les juridictions correctionnelles concernant des activités à risque purement contraventionnelles », affirme Marie Dosé, avocate au barreau de Paris, ayant notamment défendu certains activistes de Greenpeace France. 

Avant la crise sanitaire et le début de l’état d’urgence, les manifestants et colleurs d’affiches n’affrontaient pas nécessairement la police. Marie Dosé décrit ces condamnations comme des ingérences : « la liberté d’expression des activistes ou des militants doit être protégée plus que jamais, tout particulièrement lorsque des poursuites judiciaires ont pour seul dessein d’empêcher ou d’arrêter des actions qui n’auraient jamais dû être judiciarisées ».

Face à ce durcissement du gouvernement envers l’activisme écologique, Ségolène Amiot, député LFI de la 3e circonscription de Loire-Atlantique, craint une escalade de la violence : « ces restrictions du droit de manifester vont pousser les activistes à devenir de plus en plus radicaux, pour réussir à être entendus ».  

Diverses réformes ont été engagées par le gouvernement ces dernières années : la loi sur les intrusions dans les centrales datant de 2015, la loi sur les intrusions dans les aéroports en 2021 et la loi dite « séparatisme ». Cette dernière oblige notamment les associations sollicitant une subvention publique ou un agrément de l’État à s’engager contractuellement à « s’abstenir de toute action portant atteinte à l’ordre public ». « Ces lois créent une insécurité juridique dont on perçoit déjà certaines dérives », insiste l’avocate. 

Démocratie et activisme sont étroitement liés. Militer fait partie du droit fondamental que représente la liberté d’expression. Selon Ségolène Amiot, « ne pas écouter ces citoyens représente une atteinte directe à la démocratie ».

« Il y a une vraie accélération de la mobilisation. Il faut aussi espérer passer à travers la fast-fashion et à côté du greenwashing des entreprises, des compagnies aériennes et du gouvernement », insiste Nina Flabeau, activiste et créatrice du média Green Up. Aujourd’hui, les activistes et acteurs politiques s’accordent sur le fait que la balle est dans le camp des institutions. Une crainte persiste, celle de voir les violences croître, les affrontements de plus en plus violents et une répression des activistes accentuée. 

De l’éco-anxiété vers le militantisme

Colère, peur, stress, tristesse, état dépressif et angoisse sont attisés par un nouveau phénomène : l’éco-anxiété. L’effondrement de la société engendre des réactions émotionnelles importantes comme ces dérèglements, des somatiques corporelles, des problématiques relationnelles, de la boulimie d’information et un envahissement personnel. Les jeunes sont plus globalement touchés. Hélène Jalin, psychologue, qui écrit une thèse autour de l’éco-anxiété au sein du laboratoire de psychologie des Pays de la Loire, précise que l’éco-anxiété se manifeste sous deux extrêmes : « ils peuvent rendre l’éco-anxiété pathologique. D’un côté il y a la paralysie. C’est lorsque ces personnes sont complètement perdues qu’elles ne savent pas comment réagir.

Cet extrême peut mener à des états dépressifs. De l’autre, c’est un militantisme exacerbé. Avec une modification importante du mode de vie ». Hélène Jalin raconte que certains de ces patients faisaient plus de 70 heures de militantisme par semaine, dans dix associations différentes. Le désespoir créé par l’éco-anxiété amène à de la désobéissance civile, attisée par ce besoin d’agir. Certains activistes vont jusqu’au burn-out : « plus le stress est présent, plus le besoin de s’activer s’impose, quitte à laisser de côté les autres aspects de sa vie », insiste la psychologue. L’activisme devient alors un moyen d’atténuer et d’apaiser les angoisses de l’éco-anxiété. 

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