La semaine passée a été marquée par l’utilisation à de multiples reprises de l’article 49.3 par le Gouvernement Borne à l’Assemblée nationale. Qu’est-ce que le 49.3 ? Pourquoi le budget est-il défini de la sorte ? Les décisions gouvernementales ont largement été dépeintes dans le paysage médiatique. Journaliste politique chargée de la gauche au Huffington Post, Jade Toussay revient sur cette semaine spéciale 49.3.

Kim : Comment avez-vous organisé le service politique du Huffington Post lors de cette semaine marquée par l’utilisation de l’article 49.3 ?

Jade Toussay : Nous nous sommes organisés et restons constamment connectés. La chaîne LCP est allumée et la rédaction suit avec beaucoup d’attention les QAG, les “questions au Gouvernement”. Lors du précédent quinquennat, il était plutôt rare qu’un journaliste s’attarde sur les débats parlementaires car l’exécutif détenait la majorité absolue au sein de l’Assemblée. À la suite des dernières législatives, nous avons vu le changement d’intérêt. Tout de suite, il y a eu débat sur le projet de loi sanitaire et sur le pouvoir d’achat. À ce moment-là, nous avons pris conscience de l’importance que nous devions accorder aux débats au sein de l’hémicycle. Ces derniers ont une réelle influence sur la politique menée par Emmanuel Macron.

De plus, nous nous déplaçons. Lundi 24 octobre, je suis allée à l’Assemblée pour assister aux échanges autour des motions de censure. Enfin, un journaliste peut aussi être placé d’astreinte pour être prêt à écrire un article s’il y a un rebond important dans l’actualité qui nécessite une analyse.

Allez-vous toujours à l’Assemblée ? Quelles autres sources privilégiez-vous ?

Nous privilégions les sources institutionnelles. Le site de l’Assemblée est devenu notre meilleur ami. Toutefois il est très riche et peu intuitif. Il faut donc creuser et chercher à comprendre la plateforme. Bien sûr, nous écoutons LCP et Public Sénat mais il y a aussi une veille très importante sur Twitter. Les députés, en particulier ceux de la NUPES et du RN sont très actifs sur les réseaux. À côté de cela, tous les journalistes essaient d’avoir de bonnes relations avec les députés eux-mêmes. 

En tant que journaliste politique, comment développez-vous et entretenez-vous vos relations avec les députés ?

Cela demande un peu de travail externe. Au Huffington Post, on parle de “cafés source”. Nous prenons le temps d’échanger avec les députés lors de tête-à-tête privés ou bien au sein d’un groupe de déjeuner. Ainsi, ils parlent de façon moins conventionnelle. 

Toutes ces discussions se font sur le principe du “off” c’est-à-dire que nous ne devons jamais les citer dans nos papiers. Si un jour une information partagée en “off” nous intéresse pour un article, il faut demander la permission aux députés en question pour divulguer ses propos. Ces échanges permettent de décrypter la vie politique en interne. 

Mercredi 26 octobre, j’ai déjeuné avec un député de LFI juste avant le passage du troisième 49.3. Lors de notre repas, il m’explique qu’en cas de nouveau passage en force du Gouvernement, LFI déposerait une motion de censure que le PS ne signerait pas. Quand le Gouvernement a mis en place le nouveau 49.3, je l’ai de suite rappelé et demandé si je pouvais le citer dans mon article. À côté, j’ai interviewé mes contacts de chez EELV, du GDR qui m’ont rapidement confirmé la fracture au sein de NUPES en affirmant qu’ils ne signeraient pas la nouvelle motion. Je savais à l’avance ce qui allait se passer dans l’hémicycle et j’ai pu commencer l’écriture de mon article.

Préférez-vous couvrir de grands événements politiques qui nécessitent une médiatisation importante comme celui-ci ou bien traiter de sujets politiques plus succincts qui rythment notre quotidien ?

Ce n’est vraiment pas le même type de travail. Lorsque nous n’avons pas de contrainte de temps, que le sujet peut être traité “à froid” cela permet de faire des recherches plus importantes. Ainsi le travail d’analyse est poussé, et nous avons le temps de contacter des experts en dehors de la sphère politique pour mieux comprendre les textes du Gouvernement. Par exemple, dans trois jours, l’Assemblée parlera des zones à faibles émissions de CO2. Il est intéressant de contacter des scientifiques. La parole des politiques influencera le débat c’est certain, mais ces derniers mettront en avant leur point de vue. Le scientifique, sera lui, plus objectif. 

Lorsque nous traitons de sujets “d’actu chaude”, nous devons faire vite et travaillons sous adrénaline. Nous sommes ainsi plongés au cœur de l’actualité.

Lundi, quand je suis arrivée à l’Assemblée, je voulais écrire un papier mais je n’avais pas d’angle défini à l’avance. Sur place, quand Marine Le Pen annonce que le RN votera la motion du NUPES, les députés de la gauche et de la majorité qui jusqu’ici n’écoutaient pas, se sont tous figés d’un coup. Un silence a plané sur l’Assemblée. J’ai pu voir et ressentir tout ce qu’il se passait dans l’hémicycle. C’est stressant car il faut rendre les papiers rapidement mais c’est excitant. 

Pendant une semaine, nous avons transformé la classe en rédaction, on a parlé 49.3 et cherché des angles différents chaque jour. Comment faites-vous pour trouver de nouvelles idées ? Cherchez-vous à vous démarquer des autres médias ? 

Au Huffington Post, nous cherchons toujours à nous démarquer des autres médias, c’est notre ligne éditoriale. On définit cela comme un pas de côté, “l’info décalée”. L’objectif est d’expliquer les sujets techniques plus simplement, ou bien dans le cas du 49.3, de se pencher sur les petits amendements qui reflètent quelque chose de cette grosse actualité. 

Ce n’est pas toujours évident de trouver des angles originaux. J’ai été formée au “brainstorm” à l’oral : en conférence de rédaction un journaliste lance une idée, on échange, et ensuite nous formulons un titre pour mieux définir l’angle et donner le ton du papier.

Quel article avez-vous préféré écrire cette semaine sur ce sujet, pourquoi ?

J’ai adoré écrire mon reportage à la suite de mon déplacement à l’Assemblée nationale lundi : “Motions de censure : Le RN bouscule le débat avec son « coup de théâtre »”. 

Avant les dernières législatives, je n’allais pas souvent à l’Assemblée. De plus, l’écriture d’un reportage diffère de celle d’un papier d’analyse. Alors qu’en analyse je reste au bureau à approfondir mes recherches, en reportage, il faut mettre du ton, du ressenti, partager au lecteur ce que l’on a vécu. Avant l’intervention de Marine Le Pen sur la motion de censure du NUPES, je me souviens d’Olivier Véran qui était venu parler aux journalistes. Il était très souriant, tout comme Gabriel Attal qui s’excusait presque de ne pas avoir le temps de nous parler. Après la prise de parole de la présidente du RN, les sourires sont tombés. Chose impossible à percevoir sur LCP. C’est un peu plus personnel je dirais, c’est une liberté supplémentaire.

Quel article auriez-vous rêvé d’écrire sur le 49.3 ?

(Elle rit) J’aurai adoré écrire un article sur la dissolution de l’Assemblée. Une dissolution c’est rarissime, ce n’est arrivé qu’une seule fois. Bien sûr, nous serions extrêmement fatigués car qui dit dissolution dit nouvelle et très courte campagne législative. Ainsi nous serions dans l’obligation d’allonger nos horaires de travail. Mais qu’importe ! Cela doit être tellement intéressant, on voudrait pouvoir le vivre.

Avez-vous ressenti un réel intérêt de vos lecteurs pour le sujet ? 

Au début, la rédaction était un peu frileuse. Est-ce que l’Assemblée nationale intéresse vraiment nos lecteurs ? Eh bien oui ! Le reportage dont je parlais a notamment fait plus de 50 000 vues ce qui est beaucoup pour un papier de ce type, et ce n’est pas le seul.  Les français s’intéressent de plus en plus à l’actualité au sein de l’hémicycle. Au-delà de notre journal, depuis les dernières législatives, les statistiques de LCP ont aussi augmenté. Les dernières élections ayant eu lieu dans un climat de défiance, je pense que les français cherchent à savoir jusqu’où ira le Gouvernement d’Emmanuel Macron et comment ce dernier gère la situation.

Kim Bastard

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