Bayeux 2022 Interviews

Dorothée Olliéric : « Il fallait que ce soit moi »

Maxime Blasco a 34 ans lorsqu’il meurt le 24 septembre 2021 en opération au Mali. Lors de cette dernière, les commandos sont attaqués à courte distance par des djihadistes embusqués et le soldat est touché à la tête par un tireur qui est ensuite abattu. Très grièvement blessé, il succombe rapidement à ses blessures. Il est le 52e soldat français tué au combat contre les djihadistes du Mali depuis le début de l’opération Barkhane en 2014.

Le militaire français s’était notamment illustré plusieurs fois en opération extérieure, notamment en 2019 où, sous le feu de l’ennemi, sauve deux camarades après le crash de leur hélicoptère dans le désert du Sahel. Le 29 septembre 2021, Emmanuel Macron a présidé l’hommage national rendu aux Invalides, au cours duquel il a été fait officier de la Légion d’honneur à titre posthume.

Dorothée Olliéric est grand reporter pour France Télévision. Elle s’est rendue plusieurs fois en zones de conflit, que ce soit en Afghanistan ou en Centrafrique. Pour lui rendre hommage, elle a accepté d’écrire un livre sur le militaire : Vie et mort d’un soldat d’élite présent cette année au salon du livre de Bayeux. Un écrit émouvant qui raconte l’histoire d’un homme, d’un soldat, d’un père, d’un mari tombé arme à la main.

Dans la « Lettre à Maxime » (en préface du livre), vous dites que vous avez accepté d’écrire ce livre pour lui. Vous vous êtes sentie obligée de le faire ?

Dorothée Olliéric : Je ne me suis pas sentie obligée, mais pour moi c’était une évidence de raconter sa vie. Maxime, je l’ai rencontré avant sa mort et j’ai aimé le personnage même si au début, notre première rencontre a été un peu glaciale. C’est un garçon taiseux qui n’aime pas trop les journalistes. Pour lui les journalistes sont les ennemis, donc il s’en méfie. Afin de se rapprocher de ce type de militaires, il faut savoir s’apprivoiser mutuellement. Une fois qu’on a brisé la glace, c’était une très belle rencontre.

Après sa mort, les Éditions du Rocher m’ont appelé en me demandant si je voulais raconter son histoire parce qu’on se connaissait. Ça me paraissait être une évidence : « bien-sûr que ça ne peut être que moi ». Nous étions devenus potes après s’être une première fois vu pour mon documentaire (Nuit en enfer retraçant son acte héroïque en 2019 au Mali). On avait gardé contact et échangé nos numéros. On se promettait même d’aller boire des coups à Gao (Mali) lors de sa prochaine mission. Nous étions deux personnes avec énormément de points en commun et tous les deux nous faisions de notre passion un métier.

Comment parvenez-vous à gagner la confiance d’une personne pour qu’elle se livre à vous ?

D.O. : Dans cette situation, le militaire a besoin d’être rassuré, de sentir que la personne qui l’interview s’y connaisse et connaît la guerre. Ils ont peur qu’on dise des conneries. Ainsi, j’ai été prise au sérieux quand je lui ai dit que j’avais été dix fois au Mali, vingt fois en Afghanistan, en Centrafrique et de là, la confiance s’est installée.

… Et avec ses proches ?

D.O. : J’ai eu ses parents la veille de la cérémonie aux Invalides. France Télévision m’avait demandé de ma rapprocher d’un officier de communication de l’armée afin de savoir si les parents de Maxime voulaient parler. Ce qui est assez délicat de demander directement à des parents qui viennent de perdre leur enfant. Mais ils n’ont vu aucun problème, car Maxime leur avait parlé de moi. Ils avaient vu et aimé le documentaire (Nuit en enfer). Après l’écriture, j’ai demandé à ses proches si je pouvais publier le livre et ils ont tous dit oui.

Durant vos différents entretiens, vous êtes-vous mis des limites sur les sujets à aborder ?

D.O. :  Je suis allée sur tous les terrains et mis aucune limites. J’ai abordé avec ses proches tous les aspects de sa vie, de son enfance, de son caractère. On a partagé des moments de sincérité avec sa famille, amis et proches. Durant une journée, on a regardé des photos, on a pleuré, on a ri. Partager des moments simples, mais forts en émotion. Dans ce genre d’exercice, il faut savoir prendre son temps car ce sont de jolis moments que tu partages avec la famille. Tu entres dans leur intimité, leur histoire, c’est un peu ça que j’ai essayé de faire ressortir dans le livre.

Comment définiriez-vous votre livre ? Est-ce une biographie ? Un hommage ?

D.O. : C’est un hommage, même s’il y a beaucoup de moi dans ce livre. Il n’y a que moi qui pouvait l’écrire comme ça. J’existe dans cette histoire, je raconte le vrai lien qui s’est créé. Aujourd’hui, ses parents continuent de m’envoyer des SMS me demandant si je vais bien, de faire attention quand je suis à l’étranger. Ils ont encore assez d’amour pour m’en donner. Dans le livre, j’écris l’histoire d’une famille.  

Pourquoi avoir privilégié un format écrit alors que vous aviez fait un documentaire précédemment ?
D.O. : Le fait de poser une caméra devant le visage est bien plus violent que d’écrire. Je pense que si je leur avais proposé le format vidéo, ils n’auraient jamais accepté. Il y a dans l’écriture d’un livre une sorte de pudeur, où celui qui est notre sujet se sent plus en confiance.

D’un côté personnel, qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?

D.O. : Surtout de belles rencontres. Aujourd’hui je suis proche de ses sœurs, de ses frères d’armes. Je suis très attaché à eux, on va continuer de se parler, de se voir, le plus longtemps possible. Ce sont des rencontres qui vont au-delà de la tristesse. (Elle se tourne vers son livre) Je n’arrive pas à réaliser que je vois cette belle photo. C’est un très beau garçon, charmant qu’on espère immortel; qu’on croit immortel. Mais il est mort comme il aurait voulu disent ses frères d’armes : « arme à la main; œil dans le viseur et ça sentait la poudre ». Il est mort au combat… en héros.

Vous aviez déclaré que le retour de reportage de guerre ne se fait pas sans douleurs, mais de quelle douleur parlez-vous ?

D.O. : De douleurs psychiques. Tu vis des situations si fortes, tous les sentiments sont exacerbés. L’amitié, le courage, la solidarité, la fraternité, l’horreur. Tout est exponentiel. Quand tu rentres de reportage, que tu retrouves ta vie quotidienne, il y a une sorte de vide qui s’installe. Une perte de sens, car ton esprit est encore sur place. C’est émotionnellement très fort et psychiquement très dur. Tu vois des cadavres, des corps coupés en morceaux, … La guerre ça chamboule, ça tue. Vous avez des images qui restent dans la tête. La mémoire, c’est comme un disque dur, mais cela ne s’efface pas. Pourquoi recommencer ? Il y a l’envie de raconter, un besoin viscéral, c’est pour ça que je continue à y aller. Moi j’encaisse en donnant un sens à ma mission afin de me soigner.

Les grandes rédactions ont-elles pris conscience qu’il est nécessaire d’apporter un soutien psychologique ?

D.O. : Avant, on ne disait rien. Maintenant on aborde ce sujet de traumatismes. Moi, quand je rentre de reportage, on me propose le numéro d’un psy que je n’ai jamais appelé par ailleurs. Mais au moins tu as une démarche. Ma psy, c’est ma mère. Je lui raconte le surplus d’émotions que je peux ressentir. Aujourd’hui, on fait plus attention à cela qu’avant. C’était un aveu de faiblesse. J’ai compris qu’en parler à mon entourage était une forme de thérapie.

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