Bethlehem photojournalisme
Check-Point israélien de Bethlehem, Cisjordanie, 2017. (Crédit Gaël Turine)


De l’image d’Épinal du photojournaliste baroudeur, toujours sur les routes, un appareil photo accroché autour du cou à la vérité du terrain, le fossé est immense. Le lecteur n’imagine souvent pas l’ampleur du travail déployé par le photojournaliste pour obtenir ce cliché publié. Recherche de la source, relationnel, mise en confiance de l’interlocuteur. Une réalité bien trop caché.

Le journalisme de guerre a souvent déchaîné les plus grands fantasmes et été présenté sous
son meilleur jour : « les femmes, l’alcool, la drogue, les voyages » pouvait dire un photojournaliste chevronné. Derrière ce ton blagueur, sa réponse cache pourtant une réalité plus rude.

Anori, Colombie, 27 février 2017. Deux guérilleros des FARC s’embrassent. (Crédit : Louis Witter)

« Des reportages à l’étranger pendant des semaines, des mois. Une vie sentimentale et amicale bouleversée », rappelle Louis Witter, photoreporter à l’international depuis 2015. La réalité ? La précarité financière et la mise en danger régulière constituent le véritable quotidien du photojournaliste. Ne se définissant pas comme un baroudeur (malgré ses cheveux longs, sa barbe fournie et ses baskets), aller à la rencontre des personnes afin d’informer, de raconter des histoires le botte toujours. Le plus dur ? Définitivement l’instabilité financière : « J’ai dû travailler comme pion et je pense faire une formation pour devenir mécanicien moto ».

Les photojournalistes à l’épreuve, déballent !

Loquace, à une table en terrasse, il se confie facilement sur sa vie privée. Quand il est sur le terrain, il y accorde une grande importance : « J’essaie de mettre en confiance la personne. Et quand je n’y arrive pas, le fixeur est d’une importance capitale. Il établit le lien entre nous et nos sujets », précise-t-il. Patrick Dell, réalisateur de Shooting War, revient sur ces moments qui précèdent chaque interview et détaille comment créer et faire perdurer ce lien de confiance : « Avant de filmer on parlait de tout et de rien et doucement on se rapprochait du thème principal. Ça nous permet de construite une véritable relation de confiance avec eux ». Le but recherché est de donner aux intervenants l’impression qu’ils ont le contrôle sur l’entretien, « tout se faisait en douceur et ils ne se rendaient pas compte qu’on filmait. Tout était plus naturel ».

Gaël Turine a commencé sa carrière par l’Afghanistan, l’Angola et l’Erythrée : « C’est la période où j’ai le plus appris ». (Crédit : Gaël Turine)

Un naturel que retrouve Louis lorsqu’il fait ses reportages : en s’intéressant aux personnes, elles sont plus à même de parler. « Les gens se livrent plus facilement, remarque-t-il. C’est l’une des qualités que les journalistes doivent avoir, à savoir mettre en confiance ». Il n’est cependant pas toujours facile de ne pas paraître intrusif lorsque l’on dégaine un gros objectif vers un être humain.

Il est là le principal objectif du journaliste, selon Gaël Turine, photojournaliste et réalisateur belge : « S’effacer. Se fondre dans l’environnement. » « Certains y arrivent naturellement d’autres ont le sentiment d’être observé », perçoit Louis. Passer inaperçu nécessite un long travail et une expérience certaine qu’on n’acquiert pas « dans une école ». Quand un photojournaliste se rend dans un pays étranger, il faut face à des cultures, des codes différents, il faut appliquer « un filtre culturel » que seule l’expérience permet de mieux gérer.

Avant d’arriver dans une zone en tension, la préparation d’une interview ou d’un reportage requiert également une méthodologie extrêmement rigoureuse, c’est cette face cachée de l’iceberg que Gaël Turine met en avant : « C’est la partie la plus compliquée d’un reportage. Il y a tout un travail de recherche en amont, trouver le bon plan, explique-t-il. Faire de bonnes photos, ça vient après ». Mais alors une photo doit-elle être forcément esthétique ou bien uniquement naturelle ?

De facto, il y a dans la photographie une part de subjectivité, on se place à un endroit afin de montrer une vérité mais qui ne peut être que parcellaire. En changeant de point de vue, la réalité peut s’avérer en effet bien différente. De plus, pour le réalisateur la présence même d’un journaliste dans la maison d’une famille peut radicalement changer la manière dont cette dernière vit : « Le photographe ne sait pas ce qui se passe quand il n’est pas là ». Entre le journalisme et le voyeurisme, il n’y a qu’un pas mais cette limite, seuls les journalistes peuvent la placer.

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