Edouard Elias et Abdulmonam Eassa présentant leur exposition sur les Fours de Jebel Marra lors de l'édition 2022 du prix Bayeux. © Anthony Delarbre

Au sommet des plus hautes montagnes du Soudan, dans la région du Darfour, à l’ouest du pays, se dresse une forteresse imprenable : le Jebel Marra. En état de siège depuis 2003 et le début du conflit au Darfour, cette contrée sauvage est un îlot de résistance jamais délogé par le pouvoir central. Une guerre oubliée, méconnue et génocidaire, qu’Edouard Elias et Abdulmonam Eassa, photoreporters de guerre, ont décidé de mettre à l’honneur pour leur exposition du prix Bayeux 2022 : « Ne pleure pas, c’est notre patrie ».

Victime de génocide, de crimes de guerre ou encore de nettoyages ethniques depuis 2003, la région du Darfour est encore aujourd’hui un terrain de conflit. Les milices arabes soudanaises, armées par le pouvoir central, affrontent l’Armée de Libération du Soudan (ASL), depuis bientôt 20 ans. Avec 300 000 morts et 3 millions de réfugiés, cette guerre est déjà l’une des pires du XXIe siècle. Pourtant, la communauté internationale semble détourner le regard alors que des ethnies entières sont torturées et décimées.

Aux racines du conflit

« Tout commence par une histoire de terre », comme le rappelle Gérard Prunier, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Afrique de l’Est. Le Darfour est une région à l’ouest du Soudan, bordée par la Libye, le Tchad, la Centrafrique et le Soudan du Sud. Elle abrite des populations subsahariennes propriétaires terriennes ainsi que des ethnies nomades arabophones, éleveuses de bétail. Dans les années 1980, de graves sécheresses successives touchent la région poussent les populations arabes à convoiter les terres agricoles des ethnies sédentaires. Un conflit foncier voit le jour et s’envenime pour chaque besoin du quotidien.

« L’arrivée au pouvoir d’Omar al-Bachir en 1989 a tout changé » développe Gérard Prunier. Le dictateur soudanais arrive au pouvoir par la force, grâce à un coup d’Etat militaire. Il entreprend une politique d’instrumentalisation des conflits fonciers du Darfour, favorisant la formation de milices arabes armées. Face aux razzias incontrôlées de ces nouvelles bandes, les ethnies subsahariennes, comme les Fours ou les Masalit prennent à leur tour les armes pour se défendre et créent l’ASL en 1993.

La région du Darfour, surlignée en rouge, à l'ouest du Soudan.
Carte du Darfour à l’ouest du Soudan © RFI

Fuir ou mourir

En février 2003, les mouvements rebelles de l’ALS prennent le contrôle de plusieurs grandes localités au Darfour, comme la grande cité de Golo. En réponse, Omar al-Bachir, dictateur au pouvoir de 1989 à 2019, déchaîne une opération de répression et de tueries sans précédent en armant lourdement les milices arabes, surnommés les Janjawids ou « diables à cheval ». Hors de contrôle, ces nouvelles forces de la dictature militaire s’adonnent à des pillages, des tortures, des viols et des nettoyages ethniques.

Le rapport de l’ONU en 2005 est sans appel : 180 000 morts et 1,5 millions de déplacés. La mobilisation internationale émerge en apportant de l’aide humanitaire et financière à la région. Les Etats-Unis parlent même de génocide envers les populations du Darfour. Elles doivent fuir pour ne pas être exterminées. Et certaines, principalement les Fours, se réfugient dans les montagnes de Jebel Marra, devenues le centre de la résistance soudanaise contre l’oppression du pouvoir central.

« Une guerre oubliée »

« Le monde a oublié le Darfour mais pour un soudanais, la guerre, c’est son quotidien ». C’est ce que répond Edouard Elias, photoreporter, lorsqu’on évoque le Darfour comme « une guerre oubliée ». Il est vrai que la couverture médiatique du conflit s’est asséchée depuis 2003 et que l’indignation internationale s’est érodée. Pour autant, la guerre au Darfour n’a jamais cessé, bien au contraire. Il y a « encore des femmes violées, des habitations détruites ou des personnes massacrées » comme le souligne Abdulmonam Eassa. Et le départ des casques bleus du Soudan en 2019, à la suite de la chute d’Omar al-Bachir, ne doit pas faire penser que le conflit a disparu.

Il est bien actif. Les témoignages sont là pour le prouver. Ihssan Faïssal Issa Daraj, photographiée en décembre 2021 par le duo de photoreporters, Edouard Elias et Abdulmonam Eassa, devant chez elle dans le Jebel Marra, raconte : « en 2020, j’ai été violée par l’armée soudanaise. Après le viol, on m’a tiré dans les jambes, les balles m’ont blessé et mon pied a été amputé. Un mois après le viol, le médecin m’a confirmé que j’étais enceinte à la suite de cet acte ignoble ». Sur d’autres clichés de l’exposition, on aperçoit des villages remplacés par des cratères d’obus, des enfants qui jouent déjà avec des armes et des hommes qui partent au combat. La guerre est partout, tout le temps, à chaque instant de vie, à chaque geste du quotidien.

Le duo de photoreporters « n’a pas été témoin direct d’exactions ou de massacres » mais en décembre 2021, ils ont traversé un village totalement détruit où deux jeunes enfants, de 5 ou 6 ans à peine, ont été exécutés d’une balle dans la tête chacun. Jamais, la guerre du Darfour ne s’est arrêtée. Dire qu’elle a été oubliée serait avoir un point de vue purement européanisé. C’est d’ailleurs ce qu’aime rappeler Edouard Elias : « le journaliste est censé prendre un pas de recul. Les journalistes qui disent avoir fait des conflits oubliés, c’est tout simplement pour faire monter l’audience ».

Reconstruire une société pour être libre

Dans les montagnes du Jebel Merra, où vit principalement l’ethnie Four, une société entière a dû se reconstruire pour pouvoir survivre. C’est ce qu’explique Abdulmonam Eassa : « les Fours ont leur propre gouvernement, leur propre chef, leur propre système économique, leur propre armée, leur propre système éducatif. Il y a tout simplement une vie ».

La société autarcique, dont se revendique les Fours, est en elle-même un affront envers le pouvoir de Khartoum. Mais elle est aussi le symbole de leur volonté de liberté pour échapper au génocide perpétré par les Janjawids. C’est le sentiment qui transparaît à la lecture de tous les témoignages des Fours, apposés aux côtés de leurs photos. Ils veulent « la liberté, la laïcité, la démocratie. Ils veulent tout simplement vivre » résume Edouard Elias.

Vivre libre c’est aussi réussir à faire société. Justement, ils ont réussi à développer un système économique fiable, basé sur un système de troc et de monnaie locale. Cela se complète par un développement d’infrastructures scolaires de plus en plus nombreuses, avec des professeurs qualifiés pour certaines matières. Les Fours ont aussi réussi à se détacher de la culture soudanaise majoritaire pour développer leurs propres us et coutumes. Par exemple, depuis 2003, ils s’affairent à mettre par écrit leur langue ancestrale, originellement orale, pour que les générations futures puissent l’apprendre.

Photographie d’un anonyme Four utilisée comme visage de l’exposition « Ne pleure pas, c’est notre patrie ». © Edouard Elias & Abdulmonam Eassa

Pour les Fours, la seule façon de réussir à obtenir la liberté est de poursuivre leur rébellion initiée il y a déjà 20 ans. C’est le combat de leur vie. « Ce sera vivre libre ou mourir pour avoir voulu être libre » peut-on lire au-dessous de plusieurs photos. Aujourd’hui, la situation humanitaire reste toujours précaire tandis que le conflit fait toujours autant de morts. Et c’est dans ce contexte qu’Edouard Elias et Abdulmonam Eassa ont créé l’exposition « Ne pleure pas, c’est notre patrie ». Une façon de donner une voix à ceux qui ne le peuvent pas via la photographie. Finalement le principal objectif de ce travail de photoreporters en duo est de réussir à comprendre et à ressentir « cette volonté d’autodétermination du peuple du Darfour face à la barbarie ».

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