Photographie de l'exposition Albert Londres au Festival de Bayeux / Crédit : Alexandra Gueguinniat

Cette année, le Festival de Bayeux rend hommage à un grand homme : Albert Londres. À l’occasion des 90 ans de sa mort, une exposition retrace sa vie, ses œuvres, son travail. Référence du journalisme, ce pionnier du reportage a su arpenter les époques et marquer les esprits. Encore aujourd’hui, le nom d’Albert Londres est sur toutes les lèvres.

Le plus grand prix des reporters porte son nom… Le prix Albert Londres. Depuis 90 ans maintenant, ce prix couronne un journaliste-reporter français, âgé de moins de quarante ans. Crée en 1932 – année de sa mort – il est pour la première fois décerné en 1933. Et rien de tout cela n’aurait vu le jour sans sa fille, Florise Martinet-Londres, qui consacre entièrement sa vie à perpétuer l’œuvre de son père. Auteur, journaliste, reporter, mais qui était vraiment Albert Londres ?

Un homme, une vocation

C’est la ville de Vichy qui décroche l’honneur de pouvoir l’affirmer : « Albert Londres est né ici ». Le 1er novembre 1884, Jean-Marie Londres et Florimonde Baratier donnent naissance à la légende du reportage.

Rien ne le prédestine pourtant à une carrière de journaliste ou d’écrivain. Albert Londres se lance dans des études de comptabilité à Lyon, où il fait la rencontre de l’acteur Charles Durrin et d’Henri Béraud, journaliste.

Suivant les heures, son tout premier recueil de poèmes, publié en 1904, lance sa carrière d’auteur. D’autres se succèdent comme L’âme qui vibre, Lointaine, et La marche à l’étoile. Celui qui n’est pas encore journaliste écrit même une pièce de théâtre, Gambetta, en 1905.

Albert Londres débute modestement sa carrière de journaliste en 1906 au quotidien Le Matin. Tel un espion, il est chargé de rapporter ce qui se dit au Palais Bourbon. Un début timide, certes, mais une fois que la machine est en route, on ne l’arrête plus. La vocation a trouvé sa place dans le cœur de notre reporter. Une vocation qui ne le quittera jamais, mais qui en a gagné plus d’un grâce à lui.

Exposition d’Albert Londres au Festival de Bayeux / Crédit : Alexandra Gueguinniat

En 1914, Albert Londres couvre la Première Guerre Mondiale. Le conflit lui permet d’affirmer ses talents de reporters. La censure et le danger ne sont rien face au courage et à la détermination du personnage. Doucement mais sûrement, le nom d’Albert Londres commence à se faire connaître.

Mais son talent n’est découvert du grand public que le 19 septembre 1914, dans son célèbre reportage sur le bombardement de la cathédrale de Reims par les Allemands. Le premier reportage qu’il signe de son nom dans Le Matin.

« Elle est debout, mais pantelante. Nous suivons la même route que le jour où nous la vîmes entière. Nous comptions la distance, guettant le talus d’où elle se montre au voyageur, nous avancions, la tête tendue, comme à la portière d’un wagon lorsqu’en marche on cherche à reconnaître un visage. […]. Nous touchons le talus. On ne la distingue pas. C’est pourtant là que nous étions l’autre fois. Rien. C’est que le temps moins clair ne permet pas au regard de porter aussi loin. Nous la cherchons en avançant. La voilà derrière une voilette de brume. Serait-elle donc encore ? Les premières maisons de Reims nous la cachent. Nous arrivons au parvis. Ce n’est plus elle, ce n’est que son apparence ».

Tels sont les mots du premier reportage qui rend Albert Londres célèbre. Le reporter raconte l’horreur et la tristesse de l’incendie de la cathédrale de Reims. En plein milieu d’une guerre mondiale, le chaos et l’incompréhension règnent.

Albert Londres, l’information par le voyage

Un an plus tard, l’inconnu l’appelle. Au revoir Le Matin, bonjour Le Petit Journal, qui l’envoie découvrir plusieurs pays d’Europe tels que la Serbie, la Grèce, l’Albanie ou encore l’Italie. Malheureusement pour lui, le rêve va être de courte durée. Alors qu’il regroupe des témoignages d’Italiens sur les conditions de paix qui avaient été négociées par George Clémenceau, Le Petit Journal se voit obligé de se séparer de lui. Clémenceau, ancien président du conseil, exige le renvoi immédiat du journaliste.

C’est alors au tour du quotidien Excelsior de lui ouvrir ses portes. Le goût pour le risque et le danger ? Albert Londres est né avec. C’est donc sans grande surprise qu’il quitte la France, direction l’Union soviétique. Sur place, il effectue une mission pour les services secrets français et enquête sur un éventuel assassinat de Lénine et Trotski. Ce reportage paraît alors « Dans la Russie des Soviets ». Ses publications augmentent au fur et à mesure que son goût du voyage s’intensifie. Ainsi, en 1922, c’est en Asie qu’il décide de poser ses bagages. Il traverse le Japon, la Chine et même l’Inde.

Un an plus tard, cap vers la Guyane et la visite du bagne : « Il faut vous dire que nous nous trompons en France. Quand quelqu’un – de notre connaissance parfois – est envoyé aux travaux forcés, on dit : il va à Cayenne. Le bagne n’est plus à Cayenne, mais à Saint-Laurent-du-Maroni d’abord et aux îles du Salut ensuite. […] Ce n’est pas le salut là-bas, mais le châtiment. La loi nous permet de couper la tête des assassins, non de nous la payer ».

Livre Au Bagne d’Albert Londres lors de l’exposition au Festival de Bayeux / Crédit : Alexandra Gueguinniat

Une écriture poignante

Ses reportages et ses expériences de voyage s’enrichissent, comme sa renommée. Partout, le nom d’Albert Londres résonne. Le public fait la rencontre d’un homme plein de convictions et de valeurs, prêt à tout pour défendre ses idées. Mais aussi, son « sens de l’engagement pour dénoncer l’injustice partout où elle se trouve », comme nous le rappelle Hervé Brussini, président du jury du prix Albert Londres. Mais ce que le public découvre surtout, c’est son talent pour l’écriture ainsi que sa plume dantesque. Lorsqu’on lit Albert Londres, on plonge dans un monde où les mots résonnent comme des coups de poings. Mais aussi étrange et paradoxal que cela puisse paraître, cette brutalité des mots cache une douceur aussi fragile qu’intense. Cette écriture ciselée, signature d’Albert Londres, rend la lecture si fluide et tellement facile que le lecteur ne peut être qu’emporté par le flot des mots. « Un appareil de citation permanente » qui ne connaît aucune frontière. « Si vous lisez Albert Londres, vous verrez que toutes les quatre, cinq phrases, il y a une phrase définitive, une phrase d’une efficacité infernale » évoque avec émotion Hervé Brussini.

L’œil affûté et la plume tranchante, Albert Londres est poussé par son sens de l’engagement, que rien n’arrêtera. Loin d’être arrogant et hautain, le reporter est au contraire au plus proche de ses sujets, nourri par sa soif de justice et d’égalité. À une époque où la méfiance envers les journalistes règne plus que la confiance, il est important de se rappeler d’hommes tels qu’Albert Londres, qui sont des exemples d’un journalisme d’investigation aussi précis et authentique qu’il peut l’être.

C’est d’ailleurs ce qui lui a valu son partenariat avec la célèbre maison d’édition Albin Michel, qui lui propose d’écrire ses reportages sous forme de livre.

Les forçats de la route

« Il faisait encore nuit, nous roulions depuis une heure et, cette fois, tout le long d’un bois que nous traversions, de grands feux de sauvages s’élevaient. On aurait cru des tribus venant d’apprendre la présence d’un tigre dans le voisinage : c’étaient des Parisiens qui, devant ces braseros, attendaient le passage des géants de la route ». En 1924, paraît Tour de France, tour de souffrance. De cet évènement annuel, tant convoité des Français, le journaliste peut faire ressortir ce qu’il y a de plus cruel et de plus mauvais. Règlement plus que douteux, exigences inadmissibles. Équipé de son œil de lynx, Albert Londres retrace la journée des cyclistes contraint d’ « ingurgiter » les kilomètres.

En lisant le livre, aucun doute que vous vous prendrez les pieds dans un profond fossé qui sépare les cyclistes du public. Un public presque fou à lier, qui ne voit rien de ce qui se déroule sous ses yeux. Une course de cyclistes ? Oui, mais tellement plus. Voir sans comprendre, voilà qui est bien triste.

Retour aux sources

Après avoir visité une partie de l’Europe et de l’Asie, le reporter retrouve son pays d’origine, et écrit désormais pour Le Petit Parisien. En 1930 paraît Le Juif errant est arrivé, une série de reportages portant sur la situation des juifs en Europe et en Palestine, le tout sur fond d’un antisémitisme grandissant.

Le syndrome de la page blanche ? Albert Londres ne connaît pas. Tel un moulin qui ne cesserait jamais de tourner, le reporter ne semble jamais s’arrêter. Après les juifs, Albert Londres s’intéresse aux Françaises envoyées en Argentine à des fins de prostitution. Le Chemin de Buenos Aires, paraît en 1927. Cette année est également marquée par la grâce d’Eugène Dieudonné, condamné à mort puis aux travaux forcés, à tort. Suspecté d’être un ancien membre de la bande à Bonnot, ce dernier est accusé d’assassinat. Albert Londres lance alors une campagne pour la libération de Dieudonné, qu’il obtient.

Croquis d’Albert Londres / Crédit : Alexandra Gueguinniat

Disparition du monstre

Le 16 mai 1932, Albert Londres trouve la mort sur le paquebot Georges Philippar, appartenant à la compagnie des messageries maritimes en plein milieu du golfe d’Aden. Le bateau avait échappé à deux premiers départs de feu, survenus en raison de problèmes de circuit électrique. Une tension de 220 volts, beaucoup trop élevée pour le navire à l’époque.

Forcément, ce qui devait arriver arriva et le Georges Philippar prend feu au retour d’un voyage en Chine. Un voyage en Chine duquel revenait Albert Londres, qui avait réalisé une longue enquête dans ce pays. Certains parlent d’accident, d’autres crient à l’assassinat. Incendier tout un paquebot pour que l’âme d’Albert Londres se rende ? C’est ce que beaucoup pensent. Aurait-il franchi une frontière que personne d’autre n’avait osé franchir jusque-là ? C’est une possibilité, mais on ne le saura jamais vraiment. Son travail repose maintenant en plein milieu du golfe d’Aden, débordant de possibles secrets nationaux.

Découvrez le podcast sur Albert Londres, mis à l’honneur au Festival de Bayeux dans une exposition.

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