Christophe Deloire, secrétaire général de Repoters sans Frontières (RSF) rend hommage aux journalistes tués dans l'exercice de leur fonction en 2022. © Anthony Delabre

Dans une stèle en marbre survit la mémoire de 66 journalistes morts pour que l’information vive. Comme à chaque édition de Bayeux, Reporters Sans Frontières (RSF) rend hommage aux journalistes tombés dans l’exercice de leur fonction. Une cérémonie présidée par le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire.

Maks Levin, Shireen Abu Akleh, Frédéric Leclerc-Imhoff font désormais partie, comme tant d’autres avant eux, de la mémoire du journalisme. Morts en exerçant leur métier, ils ont rejoint ce jeudi 6 octobre 2022, les 63 autres noms de la nouvelle stèle du souvenir, érigée dans le mémorial des reporters de la ville de Bayeux. Une cérémonie placée sous le signe du devoir de mémoire envers des hommes et des femmes qui, chaque jour, mettent leur vie en danger pour que la liberté d’informer puisse exister.

Matérialiser le devoir de mémoire

« La mémoire c’est tout l’objet de ce mémorial. Son symbole : des noms sur des stèles ». C’est avec ces quelques mots puissants que Christophe Deloire a débuté son discours poignant et engagé. Le devoir de mémoire est habituellement l’apparat de quelques grands évènements historiques. Trop souvent attachés à se souvenir et à commémorer de grandes périodes de notre histoire, ces termes sont souvent « galvaudés », comme aime à le rappeler le secrétaire général de RSF. Aujourd’hui, ils peuvent et doivent s’appliquer aux journalistes disparus. Surtout que « ce lieu est un hommage tout particulier rendu à cette profession et à celles et ceux qui ont perdu la vie pour la défendre. Souvenons-nous en » complète le maire de Bayeux, Patrick Gomont.

Stèle érigée en l’honneur des 66 journalistes morts en 2022 dans l’exercice de leur fonction. © Anthony Delarbre

Pour entretenir ce devoir de mémoire si discret, bien loin de celui de la Shoah ou de celui de la Grande Guerre, des dizaines de stèles alignées le long d’un chemin d’herbe bien verte. Elles marquent matériellement la mémoire du journalisme qui s’est installée dans cette petite ville de Normandie. Un lieu de recueillement pour les familles et amis des victimes où l’émotion est toujours immense lorsque la stèle, chaque année, perd son drap blanc pour donner à voir un mur des noms Des noms de femmes et d’hommes qui partageaient tous la même passion du journalisme. Et des colonnes de marbres « assez puissantes pour que des gens, venus de tous les horizons et de tous les pays, soient présents, aujourd’hui, à cette cérémonie pour rendre hommage à leur proches et amis disparus », souligne Christophe Deloire.

Le souvenir : vivre au travers du témoignage

Le devoir de mémoire n’est pas seulement matériel et symbolique. Il est aussi souvenir. Souvenir d’un proche que l’on a aimé, d’un collègue avec lequel on adorait travailler ou d’un inconnu qu’on aurait aimé rencontrer. C’est tout le sens du témoignage. Il entretient le souvenir d’une personne disparue à travers les paroles de ceux qui l’ont connue.

Comme chaque année, certaines familles de journalistes se sont succédées pour évoquer et entretenir la mémoire de leurs proches. Pour cette édition 2022, le prix Bayeux a rendu hommage à Maks Levin, photoreporter ukrainien, exécuté par des soldats russes en mars dernier, à Shireen Abu Akleh, journaliste américano-palestinienne, assassinée en mai en Cisjordanie et à Frédéric Leclerc-Imhoff, tué par un éclat d’obus en Ukraine en mai dernier.

La nièce de Shireen Abu Akleh raconte avec fierté : « elle était ma meilleure amie, ma tante, ma deuxième mère et est morte en en journaliste ». Un souvenir positif dans la douleur que partage aussi le compagnon de route de Maks Levin : « il [Maks Levin] avait toujours aimé être à l’épicentre des évènements, là où ils ont lieu pour les documenter ».

Maxime Brandstaetter, ami et collègue de Frédéric Leclerc – Imhoff en larmes dans les bras de la mère du journaliste. © Anthony Delarbre

Se souvenir est capital pour que l’on garde en mémoire la vie et la personnalité de ces journalistes. Parfois, se remémorer peut aussi raviver une émotion intense. C’est ce que l’on ressent dans la voix tremblante et pleine d’amour de la mère de Frédéric Leclerc-Imhoff : « Frédéric n’était pas imprudent, il était formé pour travailler en zone de conflit, il faisait son métier avec conviction, il l’a fait jusqu’au bout ». Avant de compléter par des mots extrêmement forts qui ont ému toutes les personnes présentes : « Il n’a pas donné sa vie pour l’information. On lui a prise. Il n’était pas dans une démarche sacrificielle mais dans une volonté de témoigner, pour exercer ce droit fondamental celui d’informer ».

Perpétuer la mémoire : la transmission aux jeunes générations

« Face aux difficultés du monde qui vous est promis, ne vous enfermez pas dans une bulle mais n’oubliez pas de vous souvenir des journalistes décédés en exerçant leur métier, leur passion ». C’est par cette phrase adressée aux « jeunes générations », très présentes au mémorial, que la mère de Frédéric Leclerc-Imhoff termine son hommage à son fils disparu. Un appel clair et sans ambiguïté à la nouvelle génération de journalistes pour ne pas oublier leurs camarades tombés au nom de l’information.

En effet, pour que la mémoire reste vive, elle doit se transmettre. Mais réussir à la perpétuer reste un défi de taille, surtout lorsqu’elle est aussi peu présente dans la sphère publique que celle des journalistes. C’est pourquoi, le prix Bayeux invite chaque année de nombreuses classes de lycéens et d’étudiants. Cette initiative permet de développer un devoir de mémoire dans l’esprit des jeunes générations tout en sensibilisant un large public aux questions mémorielles du journalisme en évoquant des évènements tragiques qui font partie de ce métier.

Henry est venu au mémorial des reporters de guerre de Bayeux avec sa grand-mère, preuve de la transmission de la mémoire envers les jeunes générations. © Anthony Delarbre

La transmission d’une mémoire doit aussi passer par l’émotion de ceux qui la racontent. C’est pourquoi les témoignages et les souvenirs ne sont pas seulement des hommages mémoriels. Ils sont aussi des outils qui doivent sensibiliser au métier de reporter de guerre. Comme le résume d’une seule phrase Christophe Deloire : « Transmettre la mémoire des anciens journalistes aux nouveaux devrait être la finalité de ce mémorial pour que tout le monde se souvienne que des hommes et femmes donnent leur vie pour l’information ».

Anthony Delarbre

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