tir d'artillerie
Des soldats russes tirent à l'artillerie sur des positions tchétchènes près du village de Duba-Yurt en Tchétchénie, le 23 janvier 2000.

Entre 1994 et 2000, la Russie mène deux guerres sanglantes sur le sol tchétchène. Thomas Dworzak, reporter de guerre, a été récompensé du Prix Bayeux 2001 pour sa couverture du conflit. Vingt ans plus tard, de retour en tant que président du jury, il trace, avec Lucas Menget ex-reporter de guerre, un parallèle entre les guerres de Tchétchénie et le conflit ukrainien.

Après l’éclatement de l’URSS en 1991, la Tchétchénie proclame son indépendance. Trois ans plus tard, en décembre 1994, Moscou lance une attaque surprise sur la république indépendantiste. Malgré le déséquilibre des forces en présence et en dépit de l’ampleur de l’opération militaire, la blitzkrieg russe s’enlise. Incapable de maintenir une action militaire d’une telle envergure, Moscou signe, en 1996, un cessez-le-feu.

De l’indépendance tchétchène au bombardement de Grozny

Ce processus de paix fragile sera complètement anéanti quelques années plus tard par une série d’attentats menée sur le sol russe par des terroristes tchétchènes. En août 1999, Boris Eltsine et son Premier ministre Vladimir Poutine lancent alors, non pas une guerre, mais une « opération anti-terroriste ». Voulant à tout prix éviter l’échec cuisant de la première guerre de Tchétchénie, l’armée russe mobilise 140 000 hommes et, surtout, s’attaque sans distinction aux civils comme aux soldats. On estime que la seconde guerre de Tchétchénie aurait fait jusqu’à 300 000 victimes civiles, soit 25% de la population totale.

Si les guerres de Tchétchénie demeurent singulièrement violentes, Thomas Dworzak y voit des similitudes avec la situation actuelle en Ukraine. « Il y a une partie de cette horrible absurdité meurtrière russe qui s’est montrée en Tchétchénie qu’on retrouve en Ukraine ». Lucas Menget abonde : « avec un homme central autour de tout ça – Vladimir Poutine. »

Le passé tchétchène est-il l’avenir ukrainien ?

L’Ukraine et la Tchétchénie partagent une histoire commune avec le « grand frère » russe – les deux furent intégrés, de gré ou de force, à l’Empire russe avant de rejoindre l’URSS. « Plus que des ressemblances, il y a surtout des origines communes », précise Thomas Dworzak.

Sur les bases de cette histoire collective, la Russie considère que ces pays constituent « une sphère d’intérêt vital » sur laquelle Moscou doit maintenir son contrôle, si ce n’est sa domination. « La Russie considère toute tentative de sortie de cette sphère comme une trahison. Quand les Tchétchènes décident de leur indépendance, Moscou ne le supporte pas. De la même manière, Poutine considère que l’Ukraine est une partie de la Russie et non pas un pays indépendant », analyse Lucas Menget.

Le président du jury de Bayeux poursuit : « La Russie à cette sorte d’idée impériale, coloniale – où on parle russe, c’est la Russie. Ce n’est pas la restauration de l’ex-Union Soviétique, c’est la restauration d’une grande Russie impériale. Et personne n’y échappe»

À Grozny comme à Kyiv, les Russes voyaient leur influence progressivement remplacée – par l’Islam en Tchétchénie, par les Occidentaux en Ukraine. « Pour les Tchétchènes, c’était une opération antiterroriste », pour les Ukrainiens, c’est « une opération spéciale ». Plus encore, le lexique utilisé pour disqualifier l’ennemi est le même rappelle l’ex-reporter de guerre Lucas Menget « nazi, drogué, agent de l’Occident – ce sont des termes que Vladimir Poutine utilisait déjà pour qualifier les Tchétchènes lors de la seconde guerre. »

Et quand bien même il y aurait « une différence dans les relations entre l’Ukraine, la Tchétchénie et la Russie, le résultat est le même : destruction, génocide, meurtre, torture… C’est la même machine de guerre », souligne Thomas Dworzak.

Lucas Menget confirme : « ce qui est ressemblant avec l’Ukraine, c’est l’extrême brutalité : une violence militaire mais aussi une violence contre des civils, des arrestations, des exactions, des tortures… Ce n’est pas vraiment de la guerre, c’est plutôt du terrorisme d’État. »

Ces similitudes passées permettent-elles de deviner une issue commune ? Interroger le passé tchétchène peut-il nous éclairer sur l’avenir ukrainien ? « Lorsque la Tchétchénie a, d’une certaine manière, gagné la première guerre, la Russie s’est retirée mais n’a pas accepté de voir ce territoire hors de contrôle », rappelle le reporter de guerre. « En Ukraine, on est encore à la première étape. Grozny, c’est une étape plus loin que Marioupol. » 

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