La parité aux Jeux Olympiques a atteint des sommets en 2020, avec 48,8 % de femmes athlètes présentes à Tokyo. Il y a mieux : aux prochains Jeux Olympiques d’été à Paris, en 2024, le Comité international olympique (CIO) a annoncé que, pour la première fois de l’histoire, la parité absolue serait respectée. Une victoire, plus de cent ans après le combat d’Alice Milliat, figure méconnue du féminisme sportif.

On connait Pierre de Coubertin, petit père du sport en France qui a modernisé les Jeux Olympiques (et par ailleurs créé les Jeux Olympiques d’hiver) et souhaité introduire certaines disciplines dans l’éducation. On connait moins son équivalent féminin, Alice Milliat, militante oubliée de l’histoire qui s’est battue pour faire reconnaître le sport féminin et a participé à son intégration dans les Jeux Olympiques.

« C’est injuste, Alice Milliat a fait autant que Pierre de Coubertin pour promouvoir le sport auprès de l’autre moitié de l’humanité », explique sur 20 minutes Thierry Terret, historien du sport, et délégué ministériel aux Jeux olympiques et paralympiques. À travers la Fondation Alice Milliat, dont il est membre, Thierry Terret tente de rendre ses lettres de noblesse à cette figure féministe du sport.

Un personnage oublié de l’histoire au profit de son homologue masculin, dont les mémoires collectives ont retenu le célèbre adage : « Le plus important […] n’est pas de gagner mais de participer. » Oubliée, vraiment ? Elle aurait plutôt été rayée volontairement de l’histoire, selon l’historien du sport. « Il faut comprendre que le sport est une invention faite pour des hommes par les hommes, avance-t-il. Toutes les instances […] ont été créées par des groupes masculins qui faisaient partie de l’aristocratie ou de la bourgeoisie. Il existait alors un “ entre-soi” socio-culturel très fort, dans lequel les femmes n’avaient pas droit de cité. »

De l’échec au succès

Fille de parents commerçants à Nantes, Alice Milliat se découvre une passion pour le sport en pratiquant l’aviron au club Fémina Sport. C’est de ce club qu’elle deviendra présidente en 1915, quelques temps après avoir été la première femme à obtenir le « brevet Audax rameur 80 km », marquant le début de sa carrière politique dans le sport. Alice Milliat s’illustre rapidement en tant que principale ambassadrice de la défense du sport féminin en Europe. Au début du XXème siècle, les Jeux Olympiques sont l’affaire des hommes et seulement des hommes. Au mieux les femmes sont représentées par leur fragilité et leur sensualité dans quelques épreuves de golf ou de tennis. L’idée même d’une activité physique est contre-indiquée par le patriarcat à la gent féminine, sous prétexte d’arguments médicaux et esthétiques. Même pour Pierre de Coubertin, « le sport demeure le symbole même de la virilité » dans lequel « le véritable héros olympique est à [ses] yeux l’adulte mâle individuel ».

Alice Milliat intègre la Fédération des sociétés féminines sportives de France (FSFSF) — organisation qui regroupe plusieurs clubs de sports féminins (dont le Fémina Sport) — d’abord en tant que trésorière, puis secrétaire générale, puis présidente en 1919. La même année, elle milite pour que le Comité international olympique (CIO) intègre l’athlétisme féminin dans les épreuves. Demande immédiatement refusée.

L’échec qu’elle essuie ne la démotive pas. En 1921, elle fonde la Fédération sportive féminine internationale (FSFI), qui rencontre un franc succès parmi les femmes sportives de plusieurs pays d’Europe. La FSFI crée ses propres Jeux Olympiques, les « Jeux mondiaux féminins », pour supplanter ceux de la CIO. L’opération est un franc succès, à tel point que l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF) finit par plier, et met en place des compétitions d’athlétisme féminines aux niveaux national et olympique. Les Jeux Olympiques féminins sont nés.

Du succès à l’oubli

Si le combat est couronné de réussite, il n’en laisse pas moins un goût amer à l’IAAF. « Alice Milliat a été politiquement tuée par la fédération internationale d’athlétisme, présidée alors par Sigfrid Edström, qui deviendra plus tard président du CIO, explique Thierry Terret. Il était l’ennemi juré d’Alice Milliat, et a tout fait pour l’empêcher de poursuivre un mouvement dirigé par des femmes. »

Dans les années 1930, le krach boursier du Jeudi noir frappe l’Europe, et n’épargne pas le monde du sport. Le CIO rogne sur les budgets, et particulièrement ceux alloués aux compétitions féminines. Les épreuves ouvertes aux femmes s’amenuisent aux JO de Los Angeles de 1932, tandis qu’Alice Milliat est exclue du jury olympique, dont les hommes reprennent exclusivement la mainmise. La FSFI joue sa dernière carte en 1935, dans un courrier écrit au CIO, demandant « d’exclure toutes manifestations sportives féminines des JO » pour que son organisation s’occupe de reprendre à son compte « l’idée d’organiser des Jeux féminins mondiaux comportant tous les genres d’activité sportive féminine… ». Lettre sans réponse.

Épuisée et malade, Alice Milliat se retire de la vie militante, entraînant la chute des fédérations nationales et internationales qu’elle présidait. Le souvenir de son nom disparait avec elle… jusqu’à 1970, où sa mémoire est déterrée aux Etats-Unis. Il faudra attendre 1990 pour que la France la réhabilite à son tour. Mais ce n’est que très récemment que la militante féministe a pu retrouver toutes ses lettres de noblesse, avec l’apparition d’une statue à son effigie aux côtés de celle de Coubertin, au siège du Comité national olympique et sportif français (CNOSF).

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