Mercredi 24 novembre, un bateau pneumatique qui transportait des migrants a coulé en pleine Manche, au large des côtes de Calais, emportant par le fond 27 passagers. Le drame a secoué l’opinion et relancé la question de la responsabilité des Etats dans cette affaire.

C’est un naufrage d’une intensité inédite qui vient de survenir dans la Manche. Mercredi 24 novembre, une embarcation a coulé au large des côtes calaisiennes, renversant ses passagers dans l’eau glacée. Le bilan est lourd : 27 personnes tuées, parmi lesquelles sept femmes et « trois jeunes » dont l’âge reste encore indéterminé, selon les mots de la procureure de Lille, Carole Etienne, à l’Agence France-Presse (AFP). Malgré les milliers de tentatives de traversées migratoires chaque année dans ce court bras de mer qui sépare la France du Royaume-Uni, aucun accident d’une telle violence n’avait été à déplorer depuis 2018.

C’est un pêcheur français qui a découvert les corps et donné l’alerte au Cross (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage). Deux hélicoptères et trois bateaux ont immédiatement été dépêchés sur place. Trop tard pour éviter le carnage. Dans une eau qui avoisine les 17°C, seules deux personnes ont pu être sauvées, et se trouvent désormais dans un état d’urgence absolue. Une autre est encore portée disparue.

L’épave a été saisie et fera l’objet d’études pour mieux comprendre les circonstances de l’accident. Certaines hypothèses estiment que le canot se serait brisé ou dégonflé, d’autres qu’il aurait percuté un cargo. Gérald Darmanin a d’ores et déjà affirmé que cinq personnes, soupçonnées d’être les passeurs à l’origine de cette traversée, ont été arrêtées. Une enquête pour « aide à l’entrée et au séjour irréguliers en bande organisée », « homicides et blessures involontaires » et « association de malfaiteurs » a été ouverte par le parquet de Dunkerque. 

Un accident sur fond de relations tendues

Les réactions n’ont pas tardé à fuser de toutes parts, sur fond de tensions entre le Royaume-Uni et la France. Le Premier ministre anglais Boris Johnson s’est dit « choqué, révolté et profondément attristé » par cette tragédie, regrettant que « les opérations conduites par nos amis [les Français] sur les plages, soutenues par 54 millions de livres sterling d’argent britannique, n’ont pas été suffisantes ». En octobre, Gérald Darmanin avait, lui, dénoncé un manquement sur le versement des fonds promis par les britanniques en juillet, qui s’élevaient à 62,7 millions et non à 54 millions. La ministre de l’Intérieur britannique, Priti Patel, avait confirmé que le Bureau de l’Intérieur britannique avait proposé à la France le déploiement d’une aide policière pour des missions de patrouilles. Une offre que le gouvernement français aurait rejetée.

Bref, les dirigeants politiques se renvoient la responsabilité du drame. Tous semblent néanmoins avoir pris la mesure de l’urgence. « Mes pensées vont aux nombreux disparus et blessés, victimes de passeurs criminels qui exploitent leur détresse et leur misère », s’est insurgé le Premier ministre français Jean Castex dans un tweet. Il tiendra aujourd’hui une réunion sur « les traversées de migrants dans la Manche à la suite du naufrage dramatique », en présence des ministres Gérald Darmanin (Intérieur), Eric Dupond-Moretti (Justice), Florence Parly (Armées), Annick Girardin (Mer), Jean-Baptiste Djebbari (Transports), Jean-Yves Le Drian (Affaires étrangères) et Clément Beaune (Affaires européennes).

Boris Johnson, lui, a indiqué sur Sky News vouloir « faire davantage » avec la France, mais aussi avec la Belgique et les Pays-Bas, pour décourager les traversées illégales. Lors d’un entretien mercredi soir avec Emmanuel Macron, il a exigé le « renforcement immédiat » de l’agence Frontex (l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes), ainsi qu’une « réunion d’urgence des ministres européens concernés par le défi migratoire ». De son côté, le Royaume-Uni est en train de faire adopter un projet de loi très controversé portant sur la réforme du système d’asile, prévoyant notamment de traiter différemment les migrants selon qu’ils sont arrivés légalement ou non sur le territoire britannique. Le texte compte aussi porter la peine encourue par les passeurs de 14 ans tel que c’est le cas actuellement à la perpétuité.

« Il y a aussi une responsabilité du gouvernement »

Une veillée funèbre a été observée mercredi dans la soirée. Au ballet de corbillards ont succédé une cinquantaine de riverains et un parterre de bougies pour déplorer, encore, un drame aux frontières. « La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière », a soutenu Emmanuel Macron hier, martelant que les passeurs seraient traqués et traduits en justice. De fait, la Manche est déjà un cimetière.

« Il faut un drame de cette ampleur pour que les pouvoirs publics s’intéressent enfin à la situation du littoral nord ! tonne William Feuillard, coordinateur pour l’association Auberge des Migrants, qui chiffre à 330 le nombre de décès dans les eaux de la Manche depuis 1999. Évidemment, les passeurs sont responsables. Mais derrière, il y a aussi une responsabilité du gouvernement, qui mène une stratégie politique de répression, de harcèlement, de précarisation et d’atteinte aux droits humains des migrants. » Pour appuyer son propos, le militant calaisien égrène des faits régulièrement relayés dans la presse : tentes lacérées, cuves d’eau potable sabotées, opérations routinières d’expulsions, confiscations des biens, intimidations des membres d’associations… Des méthodes déjà récriées par Human Rights Watch dans un rapport du 7 octobre, dont le titre est assez éloquent sur les observations qu’il rapporte : « Infliger la détresse ». 

Au 20 novembre, 31.500 migrants avaient quitté les côtes depuis le début de l’année et 7.800 migrants avaient eu recours à un sauvetage d’urgence, avait dénombré Philippe Dutrieux, préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord. Un chiffre que Londres ramène à 22.000 entre janvier et octobre. « À force d’être constamment repoussés, les migrants fuient effectivement la France, en pensant trouver dans le Royaume-Uni leur El Dorado, poursuit William Feuillard. C’est faux, évidemment, mais c’est le seul espoir qui leur reste après des années d’errance. La suite, vous la connaissez… »

Matignon a dès lors annoncé avoir convié « les ministres en charge de l’immigration belge, allemand, néerlandais et britannique, ainsi que la Commission européenne, à une rencontre » dimanche à Calais. Une réunion qui devrait « permettre de définir les voies et moyens de renforcer la coopération policière, judiciaire et humanitaire » pour éviter les traversées clandestines aux destins souvent funestes. De son côté, le Royaume-Uni se dit favorable à une concertation et une reprise du dialogue avec la France et l’Union européenne. La question migratoire est l’une de celles qui va empoisonner, dans les mois et les années à venir, les rapports entre l’Union européenne et la Grande-Bretagne. Les conséquences du Brexit n’ont pas fini d’apparaître.

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