Une quinzaine de pays dont la France, continuent de faire du greenwashing en interdisant de façade les néonicotinoïdes pour finalement continuer à les exporter en douce vers d’autres pays.

« Une hypocrisie politique. » Joint par téléphone, le fondateur et porte-parole de l’ONG Génération Futur, François Veillerette, est indigné. L’écologiste n’en revient toujours pas que l’Union européenne (UE) ait autorisé à nouveau l’exportation de milliers de tonnes de néonicotonoïdes alors que l’utilisation de ces pesticides, désignés responsables de la mort de colonies d’abeilles, a été – pour partie – interdite sur le Vieux continent. « C’est comme si l’on déplaçait le problème ailleurs, poursuit l’écologiste. Ça ne me semble pas très moral de refuser de l’utiliser chez nous en passant une loi et d’un autre côté d’exporter ces produits-là qui vont faire les mêmes dégâts qu’ailleurs. »

Une trace indélébile

Les néonicotinoïdes, des insecticides redoutables pour les abeilles et les pollinisateurs, ont été jugés toxiques, même à des doses extrêmement faibles de l’ordre de quelques nano grammes. « Ils vont passer dans l’enrobage de sang, dans la circulation de la plante et si elle fleurit les pollinisateurs viennent butiner et se retrouvent exposés à des quantités très faibles mais suffisantes pour les impacter : soit ça les tue, soit ça les désoriente et ça conduit au dépérissement des abeilles », explique le porte-parole de Génération Futur. Très persistants, ces pesticides se retrouvent ensuite un peu partout dans l’environnement, pas seulement dans les champs où ils ont été utilisés, mais également de façon résiduelle dans nos aliments. Et « là c’est un peu l’arroseur arrosé », dénonce Veillerette. Même à petite dose, ces produits chimiques restent ancrés dans la terre pendant de nombreuses années.

Or, les abeilles ont un rôle essentiel dans la pollinisation. La majorité des productions agricoles dépend d’elles. Plus d’abeilles, plus de productions agricoles à termes… « Il y a une forme d’ironie dans l’agriculture qui tue des insectes qui sont indispensables à l’agriculture, se désole Veillerette. C’est un cercle vicieux dans lequel on n’arrive pas à sortir. Tuer les principaux acteurs de la pollinisation est totalement irresponsable. »

« 3900 tonnes de production en quelques mois »

L’utilisation en France des néonicotinoïdes dans l’agriculture est interdite depuis le 1er septembre 2018. En revanche, leur production dans des usines européennes et leur exportation, sont toujours autorisées. Selon une étude publiée par la branche britannique de Greenpeace et l’ONG suisse Public Eye, la France est, avec 157 tonnes, le 2e pays exportateur de ces substances après la Belgique (310 tonnes). Suivent l’Allemagne (97) et l’Espagne (78). Côté industriels, c’est le géant suisse Syngenta qui remporte la palme : «551 tonnes » exportées entre septembre et décembre 2020, selon l’enquête des deux ONG. A titre de comparaison, son concurrent Bayer n’exporte « que » «60 tonnes » de produits. Les deux mastodontes de l’agrochimie produisent 90% des substances interdites sur le sol européen.

« Il ne faut pas regarder la quantité mais le potentiel de dégâts sur les pollinisateurs que cela représente, s’indigne François Veillerette. Ce qu’on peut exporter a un impact considérable sur les colonisateurs. On parle quand même de presque 3900 tonnes de production en quelques mois uniquement, soit 20 millions d’hectares de cultures. Cela équivaut à toutes les terres arables de France. »

Près de 3500 tonnes exportées par le géant Syngenta

La France a promis d’arrêter ces exportations à partir de l’an prochain. Mais côté européen, on traîne pour obliger les pays membres à stopper ce commerce. Génération Future dénonce ce comportement de la Commission : « on ne peut pas donner des leçons aux autres pays si on continue en même temps à exporter des produits dangereux. L’Europe aurait dû encadrer ces questions il y a bien longtemps… », critique Veillerette.

Le gouvernement français tiendra-t-il sa promesse ? Car depuis l’interdiction votée sous la gauche en 2016, dans le cadre de la loi biodiversité portée à l’époque par la ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, et sa secrétaire d’État Barbara Pompili, les néonicotinoïdes ont fait leur réapparition dans certains champs : la loi du 14 décembre 2020, portée par la même Barbara Pompili, devenue entre-temps ministre de la Transition écologique d’Emmanuel Macron, a réautorisé, sous la pression des agriculteurs, l’utilisation de ces insecticides sur les cultures de betteraves sucrières menacées par le virus de la jaunisse. Ce virus, transmis par les pucerons, a entraîné ces dernières années une baisse de la production de ces légumes, mettant ainsi en danger l’industrie sucrière française. 

Les cultures de betteraves sucrières mises en péril

Pour se défendre, les producteurs de betteraves expliquent qu’enrober les graines d’insecticides évite de tuer les abeilles : les betteraves ne fleurissent pas donc n’attirent pas les abeilles. « Les néonicotinoïdes ne vont pas rester sagement dans la betterave, rétorque François Veillerette. « La majorité va aller dans le sol, l’année suivante, vous cultivez des betteraves au même endroit, donc s’il y a d’autres cultures qui fleurissent, elles vont pouvoir repomper les résidus de néonicotinoïdes et être exposées l’année suivante aux pollinisateurs. Une fois qu’on a mis les pesticides dans l’environnement, on est extrêmement embêtés avec des produits qu’on arrive plus du tout à contrôler. »

Certains producteurs comme Stéphane Borderieux, producteur de betterave sucrière dans la Marne, sont conscients des impacts négatifs. Mais en l’absence d’autres propositions, ils disent ne pas avoir d’autre choix que d’utiliser ces pesticides pour le rendement de leurs cultures. « Les néonicotinoïdes protègent tout de même les cultures de betteraves sucrières des pucerons, défend l’agriculteur. Pour l’instant on en a besoin, puisqu’on n’a pas trouvé d’autres solutions. Si on arrête, on prendrait de très gros risques. » Des solutions sont au stade de l’expérimentation, notamment en génétique, pour trouver des variétés résistantes. Il y a deux ans, Sébastien Borderieux a perdu environ 30% de ses rendements en betterave, soit 30% de moins dans son chiffre d’affaires. « A un moment donné, si on ne produit pas de sucre, on ira le chercher au Brésil et on fera de la déforestation, ou en Inde, s’indigne-t-il. Là-bas, on utilise toutes sortes de produits chimiques qui sont interdits en Europe. » Une autre forme d’hypocrisie.

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