Le photojournaliste franco-iranien Manoocher Deghati préside la 28ème édition du Prix Bayeux, qui récompense chaque année les correspondants de guerre. Il signe en parallèle une exposition, baptisée Eyewitnessed, rendant hommage à son impressionnante carrière de reporter.

© Manoocher Deghati via Instagram (Capture d’écran)

Si la longue carrière de Manoocher Deghati lui a laissé des traumatismes, il est impossible de les déceler. Du haut de ses 67 ans, son visage est celui de quelqu’un d’apaisé, de contemplatif. Son regard s’est pourtant posé sur toutes les atrocités de la fin du siècle passé, chassées par celles du nouveau millénaire. Manoocher Deghati en a immortalisé la plupart, pendant près de quarante-cinq ans. Il a capturé la cruauté des conflits, saisi le désespoir des victimes et l’impitoyabilité du destin. Véritable ponte de la profession, le reporter parle encore avec l’humilité du débutant. Lorsqu’il évoque sa position de président du Prix Bayeux face à l’assemblée réunie devant lui ce vendredi, il parle du festival comme du « meilleur endroit pour diffuser les effets positifs de la photographie ».

L’obsession du réel

La rencontre de Manoocher Deghati avec l’image se fait d’abord par le biais du septième art, dans sa ville natale d’Ourmia, au nord-ouest de l’Iran. C’est le cinéma qui assurera le rôle d’entremetteur, lorsque l’adolescent qu’il était à la fin des années 60 se prend de passion pour un mouvement du cinéma italien d’après-guerre. À cette époque, le mouvement néoréaliste cherche la restitution parfaite du réel dans la fiction. Roberto Rossellini, Pier Paolo Pasolini… Autant de cinéastes engagés politiquement, préférant l’usage de « civils » dans leurs films plutôt que d’acteurs à proprement parler, et injectant ainsi à leur art cette « touche documentaire » qui émeut profondément Manoocher Deghati. Parti étudier pendant quatre ans le cinéma à Rome, pour devenir caméraman, il revient brusquement en 1978 dans son pays. L’Iran est alors défiguré par la révolution contre le Shah, à l’aube de la nouvelle République Islamique d’Iran menée par l’Ayatollah Khomeini.

Sur l’écran géant de la salle de conférence, la photographie d’un enfant d’une dizaine d’années, armé d’une kalashnikov et dont on distingue le visage du Guide Suprême Khomeini imprimé sur la veste, illustre les propos du journaliste. « Je souhaitais montrer l’atrocité de la guerre », dit-il lorsqu’on lui demande comment un jeune cinéphile se retrouve à immortaliser des exécutions publiques dans la rue, avec quelques rouleaux de pellicules dans les poches. « La soif de raconter la vérité, de dénoncer les régimes dictatoriaux était plus forte », ajoute le photoreporter, qui se souvient de ce que cela lui a coûté. « On m’a mis un pistolet sur la tempe », annonce-t-il calmement en mimant le geste. L’importance de son travail l’amène à collaborer avec deux agences de presse françaises : SIPA et l’AFP. Pourtant, alors qu’il est récompensé d’un premier World Press en 1984, il devient « photographe clandestin », selon ses propres dires, car il n’a plus de carte de presse. Craignant pour sa vie, il s’exile en France en 1985 et y apprend la langue.

Des manifestants en faveur de l’Ayatollah Shariat Madari déchirent le portrait de Khomeini à Tabriz. Aperçu de l’exposition Eyewitnessed, à Bayeux. Photo originale de Manoocher Deghati. © Félix Guillaume

L’audace ou la vie

Dans la pénombre de cette salle d’évènement, l’audience écoute religieusement les récits de guerre du photographe. Mais lorsqu’il se fend d’une anecdote, des expressions d’étonnement se dessinent sur les visages. « Nous sommes des magiciens, des prestidigitateurs, c’est l’ingrédient principal pour devenir photoreporter », annonce-t-il avec un sourire en parlant de lui et de ses confrères. Il se lance alors dans une explication détaillée de ses techniques, pendant la guerre entre Iran et Irak dans les années 80, pour ne pas se faire confisquer ses pellicules par les autorités pendant les reportages. Par un bref tour de poignet, alors qu’il la cherche dans sa poche, Manoocher Deghati échangeait sa pellicule pleine contre une pellicule vide qu’il gardait dans sa veste en permanence et qu’il tendait aux soldats.

Plus tard dans la rencontre, il se souvient de la façon dont il expédiait ses pellicules vers les agences de presse françaises, et là encore, les gens se regardent, la mine tiraillée entre amusement et stupéfaction, impressionnés par son culot. « J’allais à l’aéroport de Téhéran, et je cherchais les avions pour la France. À l’époque, il n’y avait pas de sécurité comme aujourd’hui dans les aéroports, donc j’avais juste à me placer dans la file d’embarquement pour Paris et à demander qui accepterait de prendre mes pellicules avec lui et de se présenter aux rédactions françaises. Parfois, une demi-douzaine de personnes levait la main. Après le décollage de l’avion, je transmettais le nom de la personne qui avait mes pellicules à l’agence SIPA et ils s’occupaient de les récupérer à Paris », explique le journaliste avec une simplicité déconcertante. Cette même simplicité qu’il transmet lorsqu’il évoque la fois où il est parti s’installer au Nicaragua avec cent cinquante kilos de matériel, ou lorsqu’il se rappelle de toutes ces photos envoyées à la presse qu’il n’avait pu voir par manque de moyens et de temps, avant de les retrouver six mois plus tard en couverture de journaux.

Manoocher Deghati est allé à « l’école de la contrainte », selon sa propre expression, et en a déjoué chaque piège, jusqu’à créer la sienne. À Kaboul, en Afghanistan, il a monté avec son frère Reza, également photojournaliste, la fondation Aina (pour « miroir ») en 2002. Une salle de cours pour jeunes reporters, située dans une ancienne salle de torture au cœur de la ville. Cinq filles et dix garçons sont sélectionnés la première année, et la plupart n’a « jamais vu un appareil photo, à cause des Talibans qui empêchent les jeunes d’aller à l’école ». Parmi ces jeunes, Massoud Hossaini, qui obtiendra le prestigieux prix Pulitzer en 2012, pour la photo déchirante d’une petite fille afghane en pleurs, au milieu des corps de plusieurs membres de sa famille après un attentat-suicide. « Montrer l’Afghanistan par l’œil afghan », c’est ce qui animait Manoocher Deghati à la création de la fondation.

À la fin du diaporama, après les clichés de la Révolution Iranienne, ceux de la guerre de son pays contre l’Irak, ceux de l’Amérique centrale, et ceux du Printemps Arabe, il y a celui d’un simple verre de vin, tenu par le photographe sous un soleil plein. Retiré dans les Pouilles, au sud de l’Italie, ce pays qui lui a donné le goût de l’image, il cultive sa propre vigne depuis 2014. « C’est moi qui le fabrique », annonce-t-il fièrement en montrant le contenu du verre. Manoocher Deghati s’autorise un repos qu’il a mérité, après quarante-cinq ans passé au service de l’information et de la vérité, qui l’ont mené à travailler avec les Nations Unies et leur agence de presse, IRIN. Le sexagénaire franco-iranien ne se gêne pas pour dresser un bilan peu élogieux de leur collaboration. « Les Nations Unies ne veulent que de la propagande, nous sommes journalistes, pas bureaucrates », dit-il avant d’ajouter que « 80% du budget des Nations Unies, c’est pour les salaires et les voitures, il n’y a rien pour les pauvres ».

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