« S’élever au milieu des ruines, danser entre les balles »

A l’occasion du Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, le Musée d’Art et d’Histoire Baron Gérard accueille l’exposition « S’élever au milieu des ruines, danser entre les balles » du 4 au 31 octobre. Présentée par la photographe irano-britannique Maryam Ashrafi, elle est le résultat d’un travail de documentation entre 2012 et 2018 sur les luttes menées par les organisations kurdes et sur la place particulière qu’elles réservent à l’émancipation des femmes.

Vous avez centré votre travail sur les moments de vie au quotidien des hommes et des femmes du mouvement kurde qui mènent le combat. Pourquoi avez-vous choisi ce point de vue, plutôt que de documenter la guerre sur le front ?

Les gens ont déjà l’habitude de voir dans les médias ce qu’il se passe sur le front, alors je me suis demandée ce que je pouvais faire de mon côté pour ajouter une pièce au puzzle. La vie des hommes et des femmes qui se battent ne se résume pas seulement aux combats. J’ai essayé de rester longtemps sur place pour vraiment voir leur vie et capter au mieux ce qu’ils ressentent. J’ai réalisé qu’ils ont plusieurs moments de vie : il y a les funérailles, les longues heures d’attente… J’ai également voulu mettre en lumière les personnes qui sont déplacés au sein de leur pays. Tout le monde ne peut pas fuir son pays et, eux, espèrent que la situation soit temporaire et qu’ils pourront retourner dans leur ville lorsqu’elle sera libérée.

Vous êtes arrivée à Kobané en 2015, mais pour traverser la frontière syrienne, vous êtes passée par la Turquie.

Ce n’était pas facile d’aller en Syrie de façon légale, surtout en 2015. J’étais à Suruc à la frontière de la Turquie et la Syrie. Je me souviens que tous les jours, je devais faire mon sac et attendre qu’on nous dise que nous pouvions passer en sécurité. Une nuit, j’ai pu arriver en Syrie avec un groupe d’environ dix personnes grâce à un passeur, et nous avons marché pendant des heures pour pouvoir passer la frontière. Quand plus tard, je suis repartie, j’ai été arrêtée par la police turque. J’ai eu de la chance parce qu’ils m’ont gardé pour seulement quelques heures mais je suis désormais sur la liste noire en Turquie et je ne peux plus m’y rendre. 

Une fois arrivée, quelle était votre méthode de travail ? Avez-vous eu des difficultés à gagner la confiance des hommes et des femmes que vous avez photographiés ?

Comme je suis en freelance et que je n’avais pas de date d’échéance à laquelle publier mon travail, j’ai pu prendre mon temps. Au début, je ne prenais donc pas de photos. Je marchais dans les rues et tentais de parler à un maximum de personnes. Petit à petit, ils ont eu l’habitude de me voir dans la ville, à différents endroits comme pendant les funérailles. Pour eux, c’était très important de partager leurs histoires et ils me voyaient comme quelqu’un qui pouvait être un pont entre eux et le monde extérieur.

Au sein de cette exposition, la place des femmes dans les luttes menées par les organisations kurdes est très importante. Pourquoi y avez-vous consacré une grande partie de votre travail ? 

Je ne pense pas vraiment à la raison de ce choix. Certaines personnes me disent que c’est parce que je suis une femme, je leur réponds « peut-être ». Pour moi, c’était important puisqu’on entend souvent parler des femmes qui sont devenues des esclaves de l’État islamique, mais je pouvais voir que ce n’était pas que ça. Il y a des femmes avec des fusils et des mères qui perdent leurs enfants. Quand j’ai vu tous ces moments, je me suis dis que je devais les ajouter pour compléter le puzzle. Les femmes là-bas ne sont pas que des victimes, mais font aussi partie de la société et ont des rôles importants.

En tant que femme née en Iran, pensez-vous que votre expérience de vie a eu une influence sur vos photos ?

Ayant grandi en Iran, j’ai pu voir comment les femmes essayaient de trouver leur place tout en devant faire leurs preuves dans une société où les hommes sont au pouvoir. Je pense que, inconsciemment, cela a eu un impact sur mon travail.

Il y a une photographie de l’exposition qui m’a particulièrement marqué. Prise à Kobané en avril 2015, on y voit un mannequin pendu par des membres de l’État islamique devant une maison. Quelle était votre réaction quand vous avez aperçu ce mannequin ? 

C’était au tout début de mon arrivée à Kobané. 80% de la ville était en ruines et je voyais les effets de la guerre partout. Alors que je marchais dans la ville, j’ai aperçu le mannequin à distance. Lorsque j’ai vu que c’était une femme, j’ai tout de suite réalisé que j’étais dans un territoire où l’État islamique était présent. Ce mannequin pendu reflète la façon dont ils voient les femmes. Et je pense que pour eux, c’était un symbole.

Vous avez intitulé votre exposition « S’élever au milieu des ruines, danser entre les balles ». Pourquoi ce titre ? 

Avant d’arriver à Kobané, je ne savais pas à quoi m’attendre et tout ce que je voyais c’était la douleur. Et, évidemment, la douleur est présente. Mais après avoir passé du temps avec ces hommes et ces femmes, j’ai réalisé que ce sont des personnes qui font de leur mieux pour essayer de vivre. C’est pour ça qu’ils dansent. C’est un symbole de solidarité et de pouvoir, et pour un moment, ils oublient la douleur.

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