Chaque année depuis une décennie, le nombre de journalistes diminue en France. Une mauvaise qualité de travail et des relations de plus en plus conflictuelles sont aujourd’hui les principales raisons qui poussent des professionnels à quitter ce métier.

Les études au sujet du journalisme confirment depuis plusieurs années l’érosion du nombre des journalistes. A chacune de ses éditions, les Assises du Journalisme de Tours en dressent un état des lieux basé sur des données de la CCIJP (Commission de la Carte d’identité des journalistes professionnels). Le baromètre annonce un recul d’1,12% de journalistes en France cette année et d’environ 10% depuis 2009. Lors de la conférence qui s’est déroulée le 30 septembre à ce sujet, le sociologue et chercheur Jean-Marie Charon s’est exprimé sur les motifs qui poussent certains journalistes à quitter leur activité*. L’enquête évoque notamment le contraste entre l’idée que bon nombre de jeunes journalistes se font du métier et la réalité du terrain. 

La majorité des professionnels qui ont vu évoluer les conditions de travail depuis leur insertion dans les médias déplore une dégradation considérable. Les rédactions s’adaptent à une société qui va de plus en plus vite, et à un surplus d’information depuis le développement d’internet. « Ce nouveau mode de fonctionnement, entre exigence et immédiateté de l’information devenait de plus en plus compliqué pour moi. On doit faire court, on doit faire vite et j’ai développé cette angoisse de me tromper malgré la rigueur que je m’efforçais à mettre dans mes vérifications. C’était une véritable course contre la montre et je n’arrivais plus à exercer mon métier comme on me le demandait », témoigne une ancienne journaliste de Ouest France, qui a souhaité témoigner de manière anonyme et qui s’épanouit aujourd’hui au sein de son propre média. 

La pression exercée au sein des rédactions, qu’il s’agisse de journaux papier, de sites web ou de chaînes d’information s’intensifie et affecte la vie privée de certains journalistes. L’impact sur la santé mentale est elle aussi en première ligne avec la progression d’anxiété, de surmenage ou parfois de burn-out pour les salariés. « Je n’avais plus de recul nécessaire sur l’information et j’avais besoin de souffler, de me poser et de prendre du temps. Mais il m’aura fallu des années pour arriver à créer ce point de rupture », continue d’expliquer la journaliste. La quantité croissante de tâches demandées au journaliste, mais également la nécessité de polyvalence, plutôt récente, attestent de la dégradation de la qualité de travail dans le secteur des médias. Gérer la rédaction, la prise de photos et de vidéos, le montage sur logiciels ou la mise en page d’articles sur le net, un ensemble de compétences aujourd’hui essentiel pour garder sa place au sein des médias. 

La défiance générale à l’égard des journalistes

Si les conditions de travail du journaliste français ont tendance à se détériorer, il en est de même pour la qualité de ses relations professionnelles. Au sein des rédactions, les disparités entre salariés augmentent et on déplore de fortes discriminations en interne. Les journalistes constatent aussi un changement radical de la nature des rapports avec leurs sources : « Quand j’ai commencé dans le milieu au début des années 2000, nos interlocuteurs étaient enthousiastes à l’idée d’échanger avec nous. Il y avait un respect envers la profession mais aujourd’hui une véritable défiance s’est installée », évoque l’ancienne rédactrice de Ouest France. Des relations conflictuelles pesantes qui ne s’arrêtent pas aux collaborateurs : le contact avec le public devient à son tour de plus en plus hostile. Sur les réseaux sociaux ou en intervention sur des rassemblements, la menace reste importante pour les acteurs de l’information.

Pour ceux qui font le choix de se retirer du métier de journaliste, la facilité à la reconversion varie selon l’âge, les expériences mais surtout le secteur visé par la suite. Pour Xavier Bodin-Hullin, qui a longtemps travaillé au sein de rédactions de chaînes télévisées, son passage à la direction des opérations à iTélé puis à l’AFP lui a été bénéfique. « J’ai décidé de suivre cette évolution par opportunité, en arrêtant de travailler à la rédaction pour me consacrer à la logistique durant quelques années. Je ne pense pas qu’aujourd’hui j’aimerais à nouveau mettre la main dans le cambouis pour créer du contenu. » explique l’ex-journaliste. Depuis l’an dernier, il intervient régulièrement auprès d’étudiants dans une école de journalisme, une nouvelle reconversion qui lui est en partie permise grâce à son expérience. « J’ai l’espoir de faire passer des convictions et d’informer sur les règles qui régissent la profession. La déontologie n’est pas un gros mot et malheureusement aujourd’hui tout le monde se prétend journaliste alors que ce statut est à différencier de la simple production de contenu. » 

* « Hier journalistes, ils ont quitté la profession » co-écrit par Jean-Marie Charon et Adénora Pigeolat – Editions Entremises.

+ posts

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici