Devant la tour du superviseur bancaire de la BCE, à Francfort, le 24 avril. YANN SCHREIBER / AFP

Malgré les efforts de 2008, le déficit creuse de nouveau, et bien plus encore, la dette des États européens. Des erreurs ont été commises par le passé pour éviter l’inflation, selon Mario Draghi. Pour permettre une relance économique, il convient de les éviter en 2020.

Il est minuit passé le 11 mai, et un événement monopolise les micros des journalistes de nombreuses chaînes de télévision dans la commune de Mayenne. Un coiffeur rouvre ses portes et accueille son premier client depuis deux mois. Un événement banal qui prend en 2020, une importance capitale et semble réjouir les plateaux médiatiques. Le nécessaire retour au monde d’avant doit se faire le plus vite possible pour atténuer les effets de la récession en cours. La crise se quantifie déjà par 6 points de PIB en moins, nous avertit François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. C’est également une dette publique qui dépasse les 115 % du PIB annuel alerte Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics. Comment imaginer le monde d’après quand tous les indices dans le rouge, semblent présager une nouvelle période d’austérité.

« Dette virale, impôt virus », titre le bandeau de l’Info du vrai sur Canal +. « Il faudra bien payer la note de la crise sanitaire, introduit le présentateur, Yves Calvi. Pour l’instant, le gouvernement a sorti son chéquier, mais ce chéquier est aussi celui des Français, et on fait comme si la dette n’existait pas. » Ce discours médiatique, qui fait écho à la crise de 2008, prépare l’opinion à la possibilité d’un retour de l’austérité. Mais alors que les soignants retournent dans la rue et jettent leurs médailles pour dénoncer le manque de moyens, est-ce vraiment la seule voie envisageable, sans s’exposer davantage à la prochaine crise à venir ?

« L’arrêt de l’économie mondiale a créé une crise bien pire que 2008 »

« On s’en est rendu compte un peu tard, on constate maintenant que l’arrêt de l’économie mondiale a créé une crise bien pire que 2008, constate Gilles Raveaud, maître de conférences en économie à l’université Paris 8. L’effondrement de la production est déjà de l’ordre de 8 à 10 % par rapport à 2019, ce qui entraînera la fermeture de milliers d’entreprises. Beaucoup d’économistes n’arrivent pas à reconnaître une période de récession et préfèrent parler de croissance négative, ce qui n’a pas de sens. » Néanmoins, le résultat est le même, le déficit s’accumule et accroît la dette publique : « C’est comme une baignoire qui se remplit : le déficit, c’est un flux, tandis que la dette, c’est un stock. »

Contrairement à un individu, l’endettement est inévitable pour un État. Afin de développer ses infrastructures publiques et de les financer à long terme, celui-ci doit investir des sommes importantes qui nécessitent un endettement. Pour emprunter, un État émet une obligation, c’est-à-dire une reconnaissance de dette, qui est déterminée par trois critères : le montant emprunté, le taux d’intérêt et la date d’expiration. Une fois l’obligation arrivée à maturation, l’État ne rembourse pas réellement sa dette, il la fait rouler, c’est-à-dire qu’il se ré-endette, tant que le taux d’intérêt le lui permet. La vie d’un État n’étant pas limitée, celui-ci n’a pas de nécessité à rembourser entièrement cette dette et peut donc continuer de l’entretenir en fonction de l’évolution des taux de prêt. Tout État peut très simplement émettre une obligation, mais pour s’endetter, il faut encore trouver un acheteur. « Par exemple, il est très compliqué pour un État comme la Syrie de trouver des créanciers et de s’endetter aujourd’hui. La France fait, elle, partie des États qui parviennent à emprunter le plus facilement au monde », souligne Gilles Raveaud.

Mais quand une crise économique survient, le déficit se creuse et la dette publique risque d’augmenter subitement. Les mesures de chômage partiel et d’aides aux entreprises permettent, pendant un temps, de sauver les meubles et de limiter l’ampleur de la récession, mais ne permettent pas de rassurer les investisseurs. Pour se faire racheter sa nouvelle dette, les fonds de pension et banques privées demandent ainsi des taux d’intérêts bien plus hauts. C’est là qu’interviennent les banques centrales. Pour contrer une hausse des taux d’intérêt, celles-ci rachètent aux acteurs privés des obligations de dettes à prix cassés, car elles ont perdu leur valeur. En possession des bons du trésor, la banque peut ensuite créer une nouvelle dette pour les États en difficulté : « Les banques centrales ont ce pouvoir de créer de l’argent sans aucune limite, et c’est ce qui va encore se dérouler pendant la crise de 2020. » 

Le « bon sens » des politiques d’austérité

Faire tourner la planche à billets a une conséquence non évitable pour les États, la hausse de la dette. Entre 2007 et 2017, la dette mondiale des États s’est ainsi accrue de 40 %. Dans la zone euro, les 27 ont dû montrer patte blanche et réduire leur déficit pour pouvoir s’endetter auprès de la banque centrale européenne (BCE). Une rigueur budgétaire est appliquée, hausse de la fiscalité et réduction des dépenses publiques (aussi nommée « maîtrise des dépenses » par certains gouvernants), pour assurer un remboursement de cette nouvelle créance.

La dette grecque, qui avoisinait les 100 % de son PIB jusqu’en 2008, prend soudain 80 % de plus quand sa production nationale s’effondre. La BCE, avec l’accord des États de la zone euro, conditionne alors le sauvetage de l’économie grecque à la mise en place de politiques d’austérité drastiques (réforme rétroactive des retraites à 67 ans, baisse des financements publics, salaire moyen réduit de 22 %). L’effet pervers de ce type de politique est l’apparition d’un cercle vicieux qui freine tout investissement futur, l’État se retrouve enfermé dans le remboursement de sa dette pour des dizaines d’années sans pouvoir sortir de l’austérité. Payer sa dette, c’est se libérer du poids des intérêts. Une personne endettée l’est parce qu’elle n’a pas su bien gérer son argent. L’obligation de créance tient du devoir moral, car logiquement, « il n’y a pas d’argent magique. » C’est ainsi que l’on présente la nécessité des politiques d’austérité aux citoyens ou aux États récalcitrants : quelqu’un doit payer.

La mise en œuvre de l’austérité se fait en partant du principe que l’accumulation de dette est fondamentalement mauvaise pour l’économie d’un État. L’article Growth in a Time of Debt, paru en mai 2010 dans la revue académique American Economic Review aurait pu confirmer cette croyance. Observant l’accroissement des dettes étatiques, les deux économistes américains derrière l’étude, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, se questionnent sur l’existence d’une relation entre la dette publique, l’inflation et PIB d’un État et son l’impact potentiel sur la croissance. En étudiant des données mondiales du 19e siècle au 21e siècle, Reinhart et Rogoff en déduisent que pour les États endettés au-delà de 60 % de leur PIB, la croissance baisse de 2 %. Mais quand cette dette dépasse les 90 % de PIB, la croissance potentielle serait réduite de moitié. L’étude est fréquemment évoquée par les acteurs et commentateurs politiques américains et européens, pour justifier la mise en place de politiques d’austérité. Elle est notamment citée dans le rapport Simpson-Bowles, commission présidentielle commandée par Barack Obama en 2010 pour réduire la dette.

Trois ans plus tard, deux étudiants en économie à l’Université du Massachusetts à Amherst contactent les chercheurs dans le cadre d’un exercice, pour reproduire l’étude et tenter de retrouver les résultats. Thomas Herndon, Michael Ash et leur professeur Robert Pollin découvrent plusieurs erreurs de calcul flagrantes. Si une baisse de croissance est bien observée, elle est bien loin des conclusions avancées par Reinhart et Rogoff, et pourrait impliquer d’autres facteurs. L’impact de cette étude sur les discours et les politiques d’austérité, serait cependant, lui bien réel. « Les conclusions de Reinhart et Rogoff ont servi de rempart intellectuel pour supporter les politiques d’austérité. Le fait que celles-ci soient erronées devrait donc nous amener à réévaluer le programme d’austérité lui-même en Europe et aux États-Unis », concluent les trois auteurs de l’article publié dans le Cambridge Journal of Economics.

La dette publique, un secret de Polichinelle

« Comme le disait Bernard Maris : en économie, on se donne l’apparence de la rationalité, mais l’économie est une croyance, estime Gilles Raveaud. On pense que la dette est mauvaise avant tout par principe moral. Mais les mécanismes économiques nous indiquent au contraire que ce n’est pas un problème. Même en temps de crise, le taux d’intérêt des prêts français reste extrêmement bas et sur des échéances parfois très longues. Certaines obligations françaises rachetées aujourd’hui arrivent à terme en 2052 et à des taux d’intérêt de 0,75 %. C’est ça qui est sidérant : comme l’euro est en inflation, l’État français va gagner de l’argent puisqu’il rembourse ce qu’il a emprunté, sans verser d’intérêt et avec une somme plus faible qu’au départ. » Selon Gilles Raveaud, la dette publique est un faux problème. L’endettement est nécessaire pour permettre la relance et le rôle de la BCE devrait être de faciliter les investissements dans une période où les taux directeurs sont proches de zéro : « Trois facteurs résolvent la question de la dette publique : la BCE rachète les obligations étatiques, les taux d’intérêts sont à zéro et les épargnes privées augmentent. Personne ne le dit, car ça ne correspond pas au programme politique européen, mais dans la réalité, c’est ce qu’on observe. La meilleure garantie pour un État, c’est quand sa dette est détenue par les citoyens. Au Japon, la quasi-totalité de la dette est possédée par les nationaux, donc cela n’a strictement aucun impact ».

La dette japonaise dépasse aujourd’hui les 250 % du PIB. Au lieu de se flageller à coup d’austérité, Tokyo a annoncé un second plan de relance de 915 milliards d’euros dont une partie (133 milliards d’euros) serait dédiée à la relocalisation de secteurs stratégiques de la Santé. Soit un plan supérieur aux dernières propositions de relance pour toute la zone euro, de 750 milliards d’euros annoncés par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. La banque centrale japonaise expérimente même des stratégies de monnaie hélicoptère en distribuant un chèque de 100 000 yens (850 euros) à tous les citoyens, sans condition de revenus. Cet endettement massif de Tokyo se fait alors même que son taux d’intérêt demeure en dessous de zéro. Cette anomalie s’explique par la stratégie de la Banque centrale du Japon de contrôle des taux d’emprunt. Le Japon s’engage à racheter le montant d’obligations nécessaire pour conserver ce taux d’emprunt. L’État ne vise pas à rembourser la dette accumulée durant la crise, mais à l’accroître davantage pour permettre les investissements nécessaires pour sortir au plus vite de la récession et éviter une crise similaire à l’avenir.

Le « jour d’après », c’est envisager les moyens de financer la transition écologique

Relancer l’économie grâce à un endettement est un objectif envisageable pour l’Europe, mais encore faut-il la relancer dans le bon sens. La question de la transition écologique, aujourd’hui incontournable des discours politiques de toute obédience, est directement liée à la proposition d’investissement à long terme. « Être écologiste, ce n’est pas seulement le recyclage et la filière bio, c’est changer des habitudes énergétiques néfastes. La France est un pays riche, si l’Europe souhaitait réellement mettre en place une transition écologique, elle en a tous les moyens. Mais pour ce faire, il faudrait des élites courageuses qui fassent de vrais choix en faveur de cette transition, et je n’en vois nulle part actuellement », considère Gilles Raveaud. Que l’accumulation de dettes soit un obstacle réel ou une crainte idéologique, sortir de l’impasse écologique nécessite de prendre des décisions d’investissements massifs qu’aucun gouvernant européen n’envisage sérieusement. Pour Dominique Plihon, membre des économistes atterrés et porte-parole de l’organisation altermondialiste Attac, la transition écologique ne peut pas être réellement envisagée tant que l’ombre de la dette angoisse les responsables politiques : « Il faut que les gouvernements soient clairs et disent qu’on ne remboursera pas cette dette. La conserver, c’est accepter de rester dans un statu quo. On ne peut pas considérer une monnaie uniquement comme une institution économique, dont le but principal est de favoriser le fonctionnement de l’économie et des marchés. » La politique monétaire européenne ne correspond plus aux objectifs originels d’entraide économique entre les États. La stabilité monétaire et la compétitivité mondiale forment le nouveau moteur de la zone euro : « L’euro a été créé uniquement dans cette perspective de marché unique, mais c’est une vision qui est à mon avis est incomplète. Une monnaie, c’est également un instrument politique et social. Elle doit être en accord avec les objectifs et les valeurs sociales et économiques de l’espace européen. C’est donc pour des raisons politiques et stratégiques que je défends une forme d’annulation de la dette », poursuit-il.

Le scénario défendu par Dominique Plihon n’est pas inédit dans l’histoire. Si l’hypothèse a d’ores et déjà été écartée par la présidente de la BCE, Christine Lagarde, la mise en place de plans d’austérité est également refusée en bloc par les gouvernants italiens et espagnols. Ces deux pays, déjà fragilisés par la crise de 2008 (les taux d’emprunts italiens sont les plus hauts de la zone euro), sont également les plus touchés par la crise sanitaire. « Dans les mois qui viennent, ce serait une erreur, et même pratiquement impossible, de pratiquer des politiques d’austérité, juge Dominique Plihon. La France est rentrée dans une période de récession très profonde avec une hausse du chômage qui va s’amplifier (840 000 demandeurs d’emploi supplémentaires au mois d’avril soit une hausse de 22,6 % selon Pôle emploi). Il faut penser à une autre voie et les dettes d’hier ne doivent pas être un obstacle à la poursuite des politiques de relance. La moitié de la dette italienne est aujourd’hui détenue par la BCE. En France c’est de l’ordre de 40 %. » Le courant de pensée dominant en économie ne voulant pas de dette, un courant d’économistes hétérodoxe envisage l’annulation de dette comme un outil politique nécessaire pour sortir du statu quo économique. « Pour permettre une réelle transition écologique, nous sommes en faveur de l’annulation de cette partie de la dette. »

Il existe de nombreuses façons d’organiser une levée partielle ou totale de la dette, Dominique Plihon est, lui, en faveur d’une transformation de la dette détenue par la BCE en dette perpétuelle. « Cette dette resterait au bilan, mais ne serait plus remboursable. C’est ce que propose par exemple Laurence Scialom, avec des annulations de dettes conditionnelles. L’annulation de dettes par la BCE correspondrait à des dépenses publiques conformes à la transition écologique. Les dépenses publiques et la dette créées durant cette crise ne doivent pas donner lieu à des remboursements en suspens, mais à une forme d’annulation ou de réduction de la dette publique et il est indispensable d’articuler cette question avec la transition écologique. »

+ posts

Étudiant journaliste à l'ISCPA et photojournaliste amateur. Vous pouvez me contacter à alexandre.garnier@iscpa.igsgroupe.com

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici