Le Pérou est le deuxième pays le plus touché d'Amérique latine par le coronavirus. Le gouvernement a décidé de prolonger le confinement jusqu'au 30 juin. © Julien Gaud / Unsplash

Malgré des mesures rapides et des moyens importants mis en œuvre, le gouvernement péruvien mené par Martín Vizcarra n’arrive pas à limiter la propagation du virus. Une situation expliquée en partie par le taux de pauvreté important que connaît le pays.

Les Péruviens seront confinés au moins jusqu’au 30 juin prochain. La mesure a été annoncé vendredi 22 mai par le président Martín Vizcarra, le jour où l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a désigné l’Amérique du Sud comme étant le nouvel épicentre de la pandémie. Le confinement, mis en place le 16 mars dernier par le gouvernement péruvien, ne parvient pas à endiguer le coronavirus. Avec plus de 130 000 cas et plus de 4000 morts, le pays est le deuxième plus touché d’Amérique latine, derrière le géant brésilien qui atteint les 400 000 cas et 24 500 décès. Le gouvernement a indiqué que tous les commerces permettant d’apporter du confort aux citoyens dans leurs foyers, comme les coiffeurs à domicile, les ventes virtuelles, les restaurants à emporter, ou plus étonnant le football professionnel, pouvaient reprendre ce lundi. « La prolongation du confinement, dans une certaine mesure me rassure d’un point de vue sanitaire, même si la reprise de certains secteurs comporte des risques. La santé est primordiale car sans elle, nous ne pourrons rien faire. », témoigne Vanessa Jimenez, Péruvienne de 45 ans et habitante de Lima. Secrétaire, elle a perdu son travail 15 jours avant le début de l’état d’urgence sanitaire : « Les aides du gouvernement ont été distribuées à des personnes ayant très peu de revenus ou qui vivent dans des zones rurales. Malheureusement, je ne fais pas partie de ces critères donc je n’ai reçu aucune aide financière », explique-t-elle.

Les explications de l’échec du confinement 

« Nous avons 10 965 lits d’hôpital dans tout le pays. 8 097 sont occupés. Il y a 1 078 lits de réanimation dont 909 occupés. Environ 15% sont disponibles. D’ici la fin du mois de juin, nous devons dupliquer cette capacité de réponse », a expliqué le président péruvien Martín Vizcarra lors d’une conférence de presse dimanche 25 mai. La propagation du virus peut s’expliquer par la faiblesse du système de santé péruvien : « En moyenne, les gouvernements d’Amérique latine consacrent 1 000 dollars par habitant et par an à la santé. Le Pérou est dans cette moyenne. En Europe c’est au-delà de 3 000 dollars. Les mesures préventives sont donc très importantes puisque la saturation arrive très vite. Les services ne sont pas en mesure de faire face à un afflux exceptionnel de malades. Le gouvernement péruvien se démultiplie pour acheter des respirateurs, des masques ou du gel hydroalcoolique même si tout cela se fait en catastrophe et dans le désordre », explique Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), spécialisé sur les questions liées à l’Amérique latine.

Une situation qui conduit à des scènes dramatiques : «C’est comme un film d’horreur, à l’intérieur (de l’hôpital). On dirait un cimetière à cause des cadavres. Des patients meurent sur leur chaise ou leur fauteuil roulant», a témoigné auprès de l’AFP Miguel Armas, infirmier à l’hôpital Hipolito Unanue de Lima. Les personnels de santé réclament des meilleures conditions de travail. « Le gouvernement fait tout ce qu’il peut. Le président s’exprime chaque jour de manière positive disant qu’il y a moins de cas et que ça s’améliore. Pourtant, en réalité, la situation est totalement différente », regrette Vanessa Jimenez. Au 26 mai le secteur de santé péruvien déplorait la perte de 33 médecins.

Le confinement rapide mis en place par le gouvernement n’a pas prévu la fermeture des marchés. Pour préserver les activités économiques essentielles, ils sont donc restés ouverts et sont devenus l’un des principaux foyers de contamination. Selon l’AFP, plus de 8 commerçants sur 10 ont été contaminés sur le marché aux fruits du district de la Victoria, à Lima. Beaucoup de péruviens ne peuvent pas se payer des réfrigérateurs, ils ne peuvent pas stocker de nourriture et sont obligés de sortir chaque jour pour faire les courses. Cela entraîne une forte concentration dans les marchés.

Autre erreur, le gouvernement a distribué des bons d’urgence aux péruviens sans penser aux conséquences de cette mesure : « Au Pérou, 80% de la population n’a pas de compte en banque. En conséquence, ceux qui reçoivent des aides financières de l’État ne peuvent pas les recevoir de façon virtuelle, les péruviens sont donc obligés de se déplacer et de provoquer des attroupements. Des longues files d’attentes se sont donc formées devant les banques », explique Jean-Jacques Kourliandsky.

Autre raison, le nombre important de Péruviens travaillant de manière informelle : « Ces personnes sont celles qui souffrent le plus de la situation, puisqu’elles doivent vivre au jour le jour pour se nourrir », explique Vanessa Jimenez. Lors des premières semaines du confinement les forces de l’ordre péruviennes ont arrêté près de 50 000 personnes. Une situation risquée pour les policiers : une cinquantaine d’entre eux sont décédés du coronavirus.

Enfin la pauvreté et le faible accès à l’eau n’ont pas aidé à l’application des gestes barrières comme le lavage de mains. Sur les 10 millions d’habitants à Lima, 1,2 million n’ont pas accès à l’eau potable et 3 autres millions y ont un accès intermittent. Selon les dernières estimations de la Banque mondiale, la pauvreté touche 20,5% de la population au Pérou. « On a là un certain nombre d’hypothèses qui permettent de comprendre la situation péruvienne, et même au-delà, car ces facteurs se retrouvent du Mexique jusqu’au Chili. Ce qui surprend, c’est que le gouvernement péruvien a été l’un des plus responsables et qu’en dépit de cette responsabilité, il n’y a pas eu de réponse à la hauteur des efforts qui ont été faits. Nous avons au Pérou des éléments structurels de pauvreté, avec ce que ça suppose comme équipements, comme obligation d’aller dans la rue. Ce sont des éléments qui amènent à des réponses sur le long terme », résume le spécialiste de l’Amérique latine

Martin Vizcarra, au départ vice-président, a dû prendre la tête de la présidence à la suite de la démission de Pedro Kuczynski en 2018. © Flickr

Une instabilité politique qui ne permet pas de travailler sur le long terme

Le Pérou est l’un des pays d’Amérique latine qui connaît le plus de rotation à la tête de la présidence. Le dernier président élu en 2016, Pedro Kuczynski a été contraint de démissionner après le scandale de corruption de l’affaire Oderbrecht, concernant l’entreprise de BTP brésilienne éponyme. Cette entreprise a versé, entre 2001 et 2016, de nombreux pots de vin à des chefs d’État latino-américains, dans le but de remporter les marchés publics et des avantages. Une affaire qui a concerné les quatre derniers présidents péruviens. Le président Ollanta Umala (2011-2016) a fait quelques mois de prison, le président Alejandro Toledo (2001-2006) est en phase d’extradition et le président Alan Garcia (2006-2011) s’est lui suicidé à la suite de ces accusations. 

« On a une situation d’instabilité à la fois à la présidence, mais aussi au Parlement qui ne facilite pas la gouvernabilité du pays. L’opposition est fractionnée, divisée. Les partis politiques ont été cassés par le président Fujimori a la fin du XXème siècle. Le grand parti péruvien était l’APRA, il a été cassé par Alberto Fujimori. Même si Alan Garcia a remporté l’élection présidentielle de 2006, ce parti n’a pas réussi à reconstruire des assises solides. Les nouveaux partis sont plutôt éphémères. Nous ne sommes pas dans un système de partis politiques stabilisés. D’une élection à l’autre on peut avoir des candidats qui émergent », décrypte Jean-Jacques Kourliandsky. Des changements politiques réguliers, une instabilité à la tête de la présidence, accompagnée d’une instabilité au Parlement avec des partis éphémères ou divisés qui ne permettent pas au pays de répondre aux problèmes de la pauvreté. 

« Il y a une absence de continuité d’action de l’État qui est d’autant plus problématique que le Pérou a été ces dernières années l’un des pays d’Amérique latine avec les taux de croissance les plus élevés. Ce qui veut dire que les fruits de la croissance n’ont pas été répartis de façon à permettre le renforcement des services publics », résume le spécialiste de l’Amérique latine. 

Le contexte géopolitique latino-américain n’a pas non plus aidé à une action régionale face à la crise. Avant le coronavirus, le contexte des relations entre les pays sud-américains était celui d’un repli sur soi. La plupart des pays de la région avaient changé d’orientation et se sont attachés à défaire ce qui avait été fait par les gouvernements précédents. L’Union des nations sud-américaines a été de facto suspendue, et le Brésil a décidé en janvier de suspendre sa participation à toutes les instances de la Communauté des États Latino-Américains et Caribéens (CELAC), provoquant son affaiblissement. « Chaque pays a pris ses décisions en fonction de ses réalités intérieures. Chacun des pays d’Amérique du Sud a proposé une réponse nationale à la crise. Seul point commun, tous ces pays ont la Chine comme premier ou deuxième partenaire commercial », analyse le chercheur à l’Iris. L’élément qui sera le plus déterminant pour le Pérou sera de savoir si son principal partenaire commercial, la Chine, reprendra ses importations de matières premières dans le pays. À ce moment-là, le Pérou et les pays d’Amérique latine pourraient envisager une sortie de crise plus confortable.

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Diplômé d'une licence d'Histoire à la Sorbonne, je suis ensuite entré en 1ère année de Master journalisme à l'ISCPA Paris. A la recherche d'un stage ou d'une alternance dans un média..

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