Les banques alimentaires collectent et redistribuent des denrées alimentaires aux associations grâce aux nombreux donateurs et bénévoles. © Koslowsky

Le Programme Alimentaire mondial, a averti, mercredi dernier, que la pandémie menaçait de faire exploser le taux de malnutrition mondiale. Bien que les pays de l’hémisphère Sud aient plus tendance à être touchés, certains pays comme la France sont aussi concernés.

La propagation du virus dans le monde, aura non seulement des impacts économiques, sanitaires, mais surtout sur les systèmes agricoles et alimentaires d’un pays. D’après un rapport du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD), on compte environ 2 milliards de personnes dans le monde n’ayant pas un accès régulier à des aliments sains et nutritifs, en quantité suffisante. Dans le cas de la France, la malnutrition touche environ 4,1 millions de personnes selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, un chiffre, qui avec la crise actuelle, pourrait devenir de plus en plus important. Selon la Fédération européenne des banques alimentaires, on constate une augmentation de 25 à 30% de demande alimentaire en plus, depuis le début de la crise sanitaire.

Frédéric Sanchez, un professeur d’économie, explique le concept de malnutrition à l’échelle française : « Il ne faut pas faire de généralité, tout est relatif : être en situation de pauvreté en France ce n’est pas la même chose que dans une région à conflit comme au Moyen-Orient ou en Afrique. Ces régions sont le plus souvent touchées par des crises alimentaires où la population souffre de malnutrition. Chez nous, les cas d’insécurité alimentaire ou de malnutrition sont le plus souvent liés à des accidents de vie comme le chômage ou la maladie par exemple. » Il ajoute qu’à cause de la pandémie, « on compte environ 3 millions de Français qui ont recours à des aides alimentaires. »

Il s’agit d’un problème auquel plusieurs types de niveaux sociaux doivent faire face : des femmes seules avec enfants, des chômeurs, des jeunes non-qualifiés, des étudiants en situation précaire, des familles monoparentales, des ménages à bas-revenus, des personnes bénéficiant d’emplois précaires, des personnes sans domicile fixe ou encore des individus avec un emploi stable mais dont le salaire n’est pas suffisant pour faire face à leurs charges. 

Toujours selon Frédéric Sanchez, « La pandémie n’a fait qu’exposer davantage les inégalités sociales dans notre société. Le fait de pouvoir avoir accès à la nourriture est aussi un facteur d’intégration sociale. En faisant ses courses par exemple, on peut créer un lien social. Le fait de pouvoir avoir accès à une alimentation équilibrée est donc un enjeu à la fois économique et sociologique. Or, avec la crise économique à venir, accompagnée d’une chute d’environ 2,9 % du produit intérieur brut, il va être difficile de se concentrer sur ce problème. Si les entreprises veulent combler leurs pertes, il va malheureusement falloir augmenter les prix, notamment au niveau de l’alimentation. »

« On a trop tendance à vanter la quantité de calories à la qualité du produit »

Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) l’a expliqué dans un communiqué de presse :Les enfants seront les plus touchés par la malnutrition. « Si nous n’agissons pas maintenant, les générations futures subiront des pertes dévastatrices en termes de vie, de santé et de productivité », a déclaré Lauren Landis, directrice de la nutrition au PAM. En effet, si un enfant n’a pas accès à une alimentation équilibrée, son corps affaibli aurait plus de chance de contracter le virus : un type de scénario que l’on a tendance à retrouver dans les favelas au Brésil, par exemple. Pour Béatrice, qui a travaillé à plusieurs reprises dans des associations d’aide alimentaire en France, le constat est clair. Encore aujourd’hui beaucoup trop d’enfants n’ont pas accès à une alimentation nécessaire :

« La malnutrition ça passe par beaucoup de choses. Il y a évidemment le fait de ne pas manger assez mais aussi le fait de ne pas manger correctement. Chez des familles qui n’ont pas les revenus nécessaires par exemple, on a trop tendance à vanter la quantité de calories à la qualité du produit. J’ai eu beaucoup de cas de mères de famille célibataires, qui préféraient avec le peu de revenus dont elles disposent, acheter plusieurs boîtes de pâtes ou des plats déjà préparés plutôt que des fruits ou des légumes. D’après elles, c’était plus rapide et plus accessible, et avec le contexte actuel beaucoup reprennent de mauvaises habitudes », souligne-t-elle.

Malnutris ou en surpoids, un enfant de moins de cinq ans sur trois ne reçoit pas l’alimentation dont il a besoin pour bien grandir, selon l’UNICEF. En 2013, selon l’OMS, 161 millions d’enfants âgés de moins de cinq ans souffraient encore d’un retard de croissance dans le monde et 42 millions sont concernés par le surpoids et l’obésité dans le monde. Pour éviter de ne consommer que des féculents, l’épicerie solidaire où travaillait Béatrice, proposait un plus grand choix de légumes et de fruits : « En moyenne, en France, ce sont 10 000 tonnes d’aliments consommables qui partent à la poubelle chaque année, dont 29 kilos de denrées alimentaires par Français. Plusieurs bénévoles nous redonnaient leurs produits non consommés. On pouvait donc proposer une plus grande quantité de produits à notre clientèle, notamment des fruits et des légumes. » Le baromètre Ipsos-Secours populaire avait publié en 2018 un rapport selon lequel 27% des Français rencontraient des difficultés financières pour consommer des fruits et des légumes frais quotidiennement.

Avec le virus, il est difficile d’inciter les particuliers à faire des dons, provoquant ainsi des difficultés supplémentaires pour les familles se trouvant sous le seuil de pauvreté : « Les gens ont tendance à être moins généreux et plus inquiets. Il n’y avait qu’à voirles rayons des magasins pendant les premiers jours de confinement. Heureusement, nous avons un stock d’aliments assez conséquent donc je ne m’inquiète pas. Cependant, ça reste compliqué pour les familles qui ont perdu leur travail ou qui n’ont pas les revenus suffisants. Exceptionnellement, on a dû baisser les prix qui ne sont pas si hauts de base, voire offrir certains de nos produits aux familles en cas d’extrême urgence par exemple. »

Des associations ont tenté de se mobiliser malgré la pandémie, non seulement pour les ménages précaires, mais aussi pour les agriculteurs qui sont, eux aussi, touchés par cette situation. La demande de dons alimentaires ayant explosée pendant le confinement, plusieurs organisations dont Ingénieurs sans frontière et la Confédération paysanne se sont associées afin de militer pour l’élargissement de la sécurité sociale à l’alimentation. Un plan durable car, cela permettrait non seulement, à des millions de Français de se nourrir correctement, mais aussi aux agriculteurs de s’assurer une clientèle et de survivre à la crise.

Près de 19% des étudiants vivent en-dessous du seuil de pauvreté et ne peuvent ainsi pas subvenir à leur besoin alimentaire, selon l’Inspection générale des affaires sociales.

Des étudiants impuissants face à la crise

La malnutrition guette également les étudiants en situation précaire. Pourtant, pendant la période du confinement à Paris, des aides et des soutiens en leur faveur ont été mis en place. Mais pour Adèle, jeune étudiante, qui vit en colocation à Paris, la situation est plus que critique. Récemment licenciée de son job étudiant à cause de la crise sanitaire, son rythme de vie a totalement changé. Pour faire des économies et pour manger au moins une fois par jour, elle essaye de se réveiller le plus tard possible ou de faire du sport pour penser à autre chose : « Ma famille vit en Auvergne dans une petite maison à la campagne et ils ont déjà fait assez de concessions pour que je puisse faire mes études à Paris. Je n’ose pas parler de ma situation à ma famille de peur de les inquiéter. Heureusement, avec mon colocataire qui est revenu dans l’appartement, on arrive à s’en sortir un peu mais je ne veux pas trop abuser de sa gentillesse. »

Pourtant, dans ses placards, les provisions diminuent à vue d’œil et bientôt ce ne sera plus assez pour deux personnes : « Mes parents m’ont envoyé 150 euros pendant le confinement, je compte les répartir au maximum jusqu’à ce que je trouve un autre job. J’ai contacté beaucoup de petits commerces et soit ils n’ont besoin de personne, soit ils avaient déjà réduit leur effectif. »  Pour la première fois, Adèle compte se rendre dans une épicerie solidaire afin de garder ses économies en situation d’extrême urgence : « C’est assez intimidant mais si je dois passer par-là pour avoir de quoi payer le loyer, je n’hésiterai pas. Je ne savais pas que les associations étaient toujours mobilisées et heureusement, car beaucoup de mes amis se retrouvent dans le même cas que moi. » Comme Adèle, près de 800 000 étudiants sont dans la même situation, et parfois même dans des conditions encore plus difficiles.

En définitive, le chemin est encore long pour éradiquer la malnutrition sous toutes ses formes, avec la situation sanitaire actuelle, il est compliqué d’affirmer que nous arriverons à nous rapprocher de l’objectif 2030 : #FaimZéro. En France, pays où l’offre alimentaire est abondante, manger est avant tout un mode de vie. La solution vers une alimentation durable et accessible à tous devrait passer notamment par la mise en place de politiques se concentrant sur l’aide aux plus démunis face aux situations de crise et de vulnérabilité, ainsi qu’à la réduction des situations de précarité.

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Etudiante en journalisme à l'ISCPA. Je recherche un stage de 3 mois afin de valider ma deuxième année de journalisme.

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