La crise du Covid-19 frappe de plein fouet les étudiants et les jeunes diplômés. Crédit : Pixabay

Coronavirus oblige, les universités sont contraintes de s’adapter aux conditions sanitaires, souvent au détriment de l’équité entre étudiants. Dans un contexte de chômage record chez les jeunes, la génération 2020 s’inquiète d’être « sacrifiée » sur le marché de l’emploi.

Enseignement à distance, examens et concours décalés, emplois étudiants envolés… Les universités françaises ne sont pas épargnées par les répercussions de la crise du Covid-19.  Dans une majorité des facultés, les examens de fin d’année sont maintenus en distanciel, comme à l’université de la Sorbonne Nouvelle Paris 3. « Le danger, c’est que tous les étudiants ne possèdent pas de connexion à Internet », alarme Alexis, étudiant à La Sorbonne Nouvelle Paris 3. Orlane François, porte-parole de la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), premier syndicat étudiant de France, s’y oppose : « Un examen en distanciel chronométré à une heure donnée serait inéquitable, car certains étudiants n’ont pas de connexion Internet, vivent avec leur famille, ou encore sont indisponibles en raison de leur emploi. »

D’après une enquête réalisée par l’Unef (Union nationale des étudiants de France) au sein de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, près de 29,2% des étudiants n’auraient pas accès à une connexion internet suffisante. Cette ‘fracture numérique’ accroît les disparités économico-sociales, et exclut les « laissés pour compte » de la transition numérique. « Il y a deux types d’étudiants victimes de ‘fracture numérique’ : les premiers sont les étudiants les plus précaires qui n’ont soit pas accès à internet, soit une très mauvaise connexion, et les seconds sont ceux qui ont préféré quitter leur logement, les villes, pour aller se confiner en famille dans des zones rurales qui sont souvent des zones blanches », explique Clément Armato, porte-parole de l’Union Nationale Inter-universitaire (UNI).

Le terme de ‘fracture numérique’ désigne la disparité d’accès aux technologies numériques en raison de son statut socio-professionnel. Une étude de 2017 estime à 17% le taux d’ ‘illectronisme’ au sein de la population française. Les disparités au sein du territoire français sont en premier lieu économiques : 34% des personnes peu ou pas diplômées -contre 3% des diplômées du supérieur- n’ont pas accès à Internet. Il y a environ un mois, le ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer avait annoncé la perte de « 5 à 8% » des étudiants dans la « continuité pédagogique » depuis le début de la période de confinement. Le ratio s’élevait alors à 35% au sein des classes défavorisées. Benjamin Peutevynck, responsable des questions universitaires à l’Unef, juge qu’un examen virtuel remettrait en question l’égalité de traitement des candidats : « Il mettrait en exergue les disparités sociales en termes d’environnement de travail. On ne peut pas laisser volontairement les étudiants échouer, quand on sait qu’environ un quart d’entre eux est en situation de ‘rupture numérique’. » 

Dans une tribune publiée sur le Club Mediapart le 8 avril, l’Unef propose une solution pour éviter « l’échec de masse » à l’université : un remplacement des partiels par des devoirs maison et une note minimale de 10 sur 20 pour tous les étudiants, pour que tous puissent valider leur second semestre. La proposition provoque la colère de Clément Armato : « Cette mesure de dix automatique pour tous n’est pas légale. En effet, une note, quelle qu’elle soit (0/20, 10/20, 15/20) ne peut être accordée par défaut ni à un enseignement ni à un semestre. » Une note doit correspondre à une évaluation d’un travail réalisé par l’étudiant : « Un jury doit délibérer sur des notes qui lui sont soumises par les enseignants en se basant sur les copies des étudiants. Si un jury se permettait d’accorder un 10/20 ou une note supérieure, sans s’appuyer sur une copie d’examen le justifiant, sa décision pourra être attaquée pour vice de forme et de fond et ne tient pas en cas de recours, devant un Tribunal administratif. »

A l’université Panthéon Sorbonne Paris I, l’Unef semble pourtant en bonne voie pour obtenir gain de cause. Le Tribunal administratif a temporairement entériné la neutralisation des notes inférieures à 10, ainsi que l’annulation de certains examens. Le président du Tribunal souligne que les circonstances ne sont pas réunies pour organiser les épreuves dès lors que « seul 73 % des étudiants disposent d’un équipement informatique personnel et que 40 % ne s’estiment pas en mesure de subir des épreuves à distance en un temps réduit. »Cette décision « montre qu’il n’y a pas d’illégalité manifeste dans le processus de suppression des notes inférieures à 10 »,se félicite Benjamin Peutevynck.

Le risque de la dévaluation du diplôme

Le jugement n’est toutefois pas définitif. Les enseignants et directeurs d’universités auront la possibilité de se pourvoir en cassation devant le Conseil d’Etat pour demander une annulation du référé. Le président de l’université, Georges Haddad, s’est aussitôt opposé à ce cadrage dans Le Monde, y voyant une atteinte à la valeur des diplômes : « La note plancher est illégale car ce n’est pas une modalité de contrôle des connaissances. Je me suis renseigné auprès du ministère de l’enseignement supérieur mais aussi auprès du Conseil d’Etat et cela risquerait d’invalider tous les jurys d’examen. » Dans un communiqué publié mercredi 20 mai dans la soirée, la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, prend acte de la décision du Tribunal administratif et annonce soutenir les enseignants-chercheurs qui se pourvoient en cassation devant le Conseil d’Etat.

Clément Armato, défend l’organisation classique des partiels en cette année 2020. L’intérêt pédagogique doit prévaloir, sous peine de jeter le discrédit sur toute une génération : « Les diplômes de cette année seront très clairement des diplômes au rabais, de nombreux enseignants et employeurs commencent à le dire et à alerter le gouvernement. Toutes les matières n’auront pas été évaluées et certaines universités auront tout fait pour donner de bonnes notes à tout le monde. » De plus, la triche et la fraude alimentent le climat de défiance autour des examens : « De très nombreux témoignages d’étudiants nous sont parvenus, expliquant comment ils ont pu tricher à ces partiels ! », alarme-t-il.

Benjamin Peutevynck s’inscrit dans une autre logique, et récuse les allégations de son homologue : « En aucun cas ce ne sera pas un diplôme au rabais. Il faut faire confiance aux compétences de nos enseignants au sein de nos universités. » Si le taux de réussite au baccalauréat a considérablement augmenté ces dernières années, « c’est en raison d’une amélioration de la qualité des cours, et non d’une dévaluation du diplôme », explique-t-il.

Orlane François est partisane d’un compromis : « La Fage a suggéré le rendu de devoirs maison sur les connaissances travaillées avant le 13 mars », point de départ du décrochage scolaire. « Dans certaines universités, les examens ont su se réinventer en trouvant des alternatives au tout numérique, comme l’envoi par courrier ou l’évaluation par téléphone », précise-t-elle. Elle milite pour l’instauration d’un contrôle continu durable : « Les connaissances se travaillent tout au long des études. Ne résumons pas un diplôme à un mois de cours en moins sur trois ou cinq années d’études dans le supérieur. » Selon elle, Les établissements devraient revoirleur mode d’évaluationet « mettre en place un contrôle continu intégral comme la Fage le préconise depuis de nombreuses années désormais. » Après des années de discussion, « certaines filières dans certaines universités ont opté pour ce mode d’évaluation, et il ne s’agit en aucun cas d’un sous-diplôme. »

Une chaotique entrée sur le marché du travail

Un tiers des étudiants en dernière année et 40% des jeunes diplômés se disent « inquiets » pour leurs perspectives professionnelles, selon une étude réalisée par Job Teaser auprès de 7 000 jeunes. A la rentrée de septembre, les 700 000 jeunes entrant sur le marché du travail pourraient vivre un véritable calvaire. Selon l’Insee, le secteur privé a détruit 453 800 emplois au premier trimestre de 2020 (- 2,3 %) : « La génération 2020 sera ‘sacrifiée’ comme après la crise de 2008. Les étudiants vont subir un effet ciseaux avec d’un côté les effets de la crise, et de l’autre la méfiance des employeurs pour des diplômes dévalués », étaye Clément Armato.

Le taux d’emploi des 20-34 ans français (74%) est déjà inférieur de 6 points à la moyenne européenne (80%), selon le dernier ouvrage de l’Insee consacré à l’économie française. En Allemagne et aux Pays-Bas, les meilleurs élèves en la matière, il atteint des sommets (90%). Plus inquiétant encore, la France compte 12,9% de jeunes ‘Neet’, ni en études, ni en emploi, ni en formationen 2020, soit un jeune sur sept de 16 à 25 ans.

Entre janvier et avril 2020, le volume d’offres d’emploi destinées aux jeunes de moins d’un an d’expérience s’est effondré de 65%, selon l’Association pour l’emploi des cadres (Apec). Le décrochage s’est fait de manière brutale à partir de la mi-mars, soit dès l’annonce du confinement. Sur le seul mois d’avril, les offres d’emploi ont chuté de 69% par rapport à avril 2019, contre une baisse de 62% pour l’ensemble des offres cadres. Pendant la crise de 2008, « de nombreuses entreprises ont stoppé leurs efforts en matière de marque employeur auprès des jeunes. Il leur a fallu des années pour recréer un lien fort avec eux », explique Jérémy Lamri directeur de la recherche et de l’innovation chez JobTeaser.A une époque où la guerre des talents est autrement plus forte, « ont-elles appris du passé » ? s’interroge-t-il. L’étude de JobTeaser montre que les entreprises ont privilégié en avril le report des embauches des jeunes talents plutôt que leur abandon pur et simple. Pour l’Apec, les futures embauches s’effectueront dans des conditions dégradées : « Augmentation du nombre de CDD et d’intérim, moins de statut cadre, et beaucoup plus de temps partiel. »

Depuis mi-mars, près de 70% des entreprises françaises ont gelé leur recrutement. Pour enrayer la funeste dynamique, des propositions sont à l’étude. Faut-il récompenser les entreprises qui embauchent les jeunes ? Le gouvernement envisage de subventionner les sociétés prêtes à recruter des jeunes en contrat à durée indéterminée (CDI). D’autres pays ont déjà pris de telles mesures en faveur des jeunes. La Chine anticipe une crise massive de la jeunesse dans les mois à venir via un assouplissement de demande de prêts de démarrage. Les petites et microentreprises qui embauchent des personnes au chômage deux ans après l’obtention de leur diplôme universitaire reçoivent des subventions pour les assurances sociales. Le Canada a débloqué une enveloppe de 80 millions de dollars canadiens (soit 52 millions d’euros) pour la création de 20 000 stages, et a suspendu le remboursement de prêts des étudiants.  

Le gouvernement français a annoncé lundi 4 mai le versement d’une aide de 200€ à 800 000 jeunes précaires dès le mois de juin. Les bénéficiaires sont les « étudiants ayant perdu leur travail ou leur stage, les étudiants ultramarins isolés, ainsi que les moins de 25 ans, précaires ou modestes, qui touchent des APL », a précisé le Premier ministre Edouard Philippe. Une aide très en deçà des attentes de l’Unef. Le syndicat étudiant a requis le rétablissement de l’Aide à la recherche du premier emploi (Arpe), abandonnée en janvier 2019 par l’Exécutif. L’aide, attribuée par le CROUS et versée durant quatre mois, s’élevait à 300 euros pour les apprentis, et au montant de la bourse pour les diplômés. En 2017, l’Arpe a bénéficié à près de 28 000 étudiants, mais n’aura tenu qu’un peu moins de trois ans. Pour beaucoup de spécialistes, l’Arpe aurait uniquement rempli un rôle politique et électoraliste, avant une suppression inéluctable.

Et si Emmanuel Macron prenait exemple sur Justin Trudeau ? Le Premier ministre canadien a acté le versement d’une pension de 820€ mensuels en faveur des étudiants inéligibles à la Prestation canadienne d’Urgence (PCU), d’un montant de 330€ hebdomadaires. Si l’Etat fait preuve de même générosité pour ses étudiants que pour son personnel soignant, pas sûr qu’une médaille d’honneur rembourse le coût d’un emprunt étudiant…

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Etudiant en journalisme à l'ISCPA, je suis à la recherche d'un stage de trois mois au sein d'une rédaction de presse française ou espagnole.

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