Václav Havel, József Antall et Lech Wałęsa lors de la création du groupe de Visegrád, le 15 février 1991 © Politika

Le club diplomatique de Visegrád, qui réunit la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la Tchéquie, a montré une gestion notable de la crise pandémique. Leur dérive dite « autoritaire » reste à débattre.

Les tendances populistes et néo-autoritaires, reprochées aux gouvernances du groupe de Visegrád, ont prouvé leur efficience en termes de contrôle d’une épidémie. Au moment où la France accueillait 3000 supporters de la Juventus de Turin, à Lyon, les quatre pays ont entamé sérieusement leurs opérations dès le mois de mars : fermeture anticipée de leurs frontières, interdiction d’entrer ou de sortir des pays, port du masque obligatoire et distanciation sociale de deux mètres. Jacques Rupnik, politologue, spécialiste des problématiques de l’Europe centrale, précise que « les politiques de ces pays à l’égard de la crise sanitaire sont efficaces, puisqu’elles sont précoces. Ils agissent tôt et fort. »

Le groupe de Visegrád, formé officiellement en 1991, par trois anciens dissidents – de la Hongrie, Pologne et Tchécoslovaquie – attachés à l’État de droit et aux fondements de la démocratie, porte aujourd’hui des discours nationalistes, souverainistes et eurosceptiques, mettant à mal les principes mêmes de sa fondation. « Ils avaient vocation à construire la démocratie ensemble, coopérer entre eux en Europe centrale, démanteler les structures de l’ancien régime et faciliter l’intégration dans l’Union Européenne et l’OTAN) », explique le politologue. Les quatre pays réunis forment désormais le relais international du Premier ministre hongrois, Viktor Orban, protagoniste populiste européen, prônant la démocratie illibérale. La proximité idéologique de ces pays s’est intensifiée en 2015, vis-à-vis de la problématique migratoire, refusant catégoriquement d’accueillir des réfugiés au sein de leur pays. Cette position commune est l’une des batailles de l’Union Européenne, qui a décidé en 2018 de lancer une procédure de sanction à l’encontre de Budapest, également accusée de mettre en cause l’État de droit, avec la Pologne. 

Cette progression populiste du club diplomatique provient très certainement des influences du personnage politique hongrois. Seulement, elle s’érige aussi par les gouvernances et les partis au pouvoir respectifs des quatre pays. Le Fidesz, parti de droite conservatrice, dirigé par Viktor Orban, tient solidement les rênes du pouvoir hongrois depuis 2015. En Pologne, le PiS (Droit et Justice), a pour ambition d’imiter l’expérience hongroise, bien que les tendances politiques divergent ou que la place religieuse soit dissemblable. Depuis mars, le parti anti-corruption et conservateur de centre droit, OLaNO, en Slovaquie, est dirigé par l’ancien patron de presse, Igor Matovic, élu Premier ministre par la présidente libérale Zuzana Caputova. En République-Tchèque, le parti ANO de centre droit, d’orientation libérale-conservatrice, est aux commandes d’Andrej Babis, deuxième fortune du pays. 

Si les dérives de l’Europe centrale aux prises avec la montée des populismes et de l’extrême droite sont à souligner, la crise sanitaire reste très maîtrisée dans ces quatre nations. Corentin Léotard, rédacteur en chef du Courrier d’Europe Centrale, correspondant en Hongrie, le certifie : « Les quatre pays ont bien géré la crise, avec peu de malades et de victimes, et à priori, aucun scandale caché. » Le groupe de Visegrád, comptant au total 64 millions d’habitants, fait état d’environ 34 860 cas de contamination et 1810 morts, loin derrière une France qui dénombre plus de 144 550 cas et 28 290 décès sur une population de 66,99 millions d’habitants. 

Théorie de la bonne gestion

Des mesures drastiques ont été hâtivement mises en œuvre dans ces pays, avec effectivement la fermeture précoce des frontières, avant même l’annonce du premier cas de contamination. « Avec les pleins pouvoirs accordés à Viktor Orban, la démocratie a été mise entre parenthèses. Mais à ma connaissance, il n’y a pas eu de dérive autoritaire », atteste cependant Corentin Léotard. En avril, les autorités ont procédé à l’évacuation de milliers de patients hospitalisés, pour réserver des lits aux malades, peu nombreux, du Covid-19. Les directeurs d’hôpitaux avaient une semaine pour vider leurs chambres. L’un d’entre eux a d’ailleurs été limogé pour avoir contesté cette mesure. La gestion « militaire » du coronavirus par le Premier ministre hongrois et sa direction logistique des hôpitaux, ont suscité l’indignation des citoyens, « c’est le point noir de cette pandémie », conclut Corentin Léotard.

En Pologne, Claire, responsable d’entreprise et mère de six enfants, l’expose : « Les restrictions ont commencé très vite chez nous. Dès le début du mois de mars, nous avons été informés qu’il fallait essayer de garder les enfants à la maison. » À la même période, des citoyens polonais sont restés bloqués à l’extérieur du pays, et ont attendu plusieurs heures aux frontières. Sans oublier les nombreux embouteillages qui surplombaient les routes. « C’était un choc au début lorsque nous avons appris que tout allait être fermé, alors qu’il y avait peu de cas dans ma région », poursuit Claire.

Corentin Léotard précise néanmoins que « cela a été plus compliqué en Pologne, car la gestion de la crise a été parasitée par l’élection », initialement prévue le 10 mai, reportée au mois de juin ou juillet. Claire l’assure : « C’est le cirque politique avec l’élection. » L’entrepreneuse évoque également un scandale sanitaire : « Énormément de masque ont été achetés par un proche du ministre de la santé, sans attestation et non conformes. Mais globalement, contrairement à la France, nous sommes dans une situation nettement meilleure. »

Pour autant, l’entrepreneuse certifie qu’ils restaient libres de leurs mouvements, et témoigne d’une « liberté d’expression totale. » Dans ce même sens, le journaliste annonce qu’ « en Hongrie, il n’y a pas eu de restriction de liberté. Les Hongrois ont pu sortir comme ils le voulaient sans attestation. Nous avons cette image de la Hongrie comme une dictature, mais ce n’est pas le cas. De ce qu’on a vu de cet état d’urgence, qui va bientôt prendre fin, c’est qu’il n’a pas abouti à des mesures répressives, les gens restaient libres. » 

Il y a un paradoxe entre le prétexte des pouvoirs publics, de nombreux pays, de confiner la population pour la protéger, et surveiller les foules en permanence par le biais du contrôle numérique. Schématiquement, dans ce contexte épidémique, les États en sont réduits à imposer des restrictions de liberté, qui sont en temps normal reprochées aux « nouveaux-autoritaires. » Cela passe par l’autorisation de bracelets électroniques aux personnes potentiellement infectées par le coronavirus, et placées à l’isolement, en Australie-Occidentale. Ou encore, en Chine, où les agents de police disposent de lunettes de réalité augmentée, permettant de repérer les personnes fiévreuses. 

Cette théorie de la « bonne gestion » de la crise sanitaire s’interprète également par le civisme des populations d’Europe centrale. Le journaliste en témoigne : « Ce qui est notable, ce sont les citoyens d’Europe centrale qui ont pris des initiatives par eux-mêmes avant le confinement. Ici (en Hongrie) nous avons peu confiance envers les autorités en général, alors nous prenons des directives par nous-même, sans attendre celles de l’État. » Il explique qu’un « élan citoyen » et une forme d’ « auto-gestion » les ont distingués des autres pays.  En Hongrie, ce phénomène social peut être lié aux populations qui ont eu l’expérience de la période communiste, d’un État contre elles, en qui elles n’accordent que peu de confiance. Alors, les Européens de l’Est ont décidé de se confiner par eux-mêmes, sans attendre l’ordre du gouvernement. 

« En Tchéquie et en Slovaquie, les résidents ont fabriqué très rapidement leurs propres masques, alors qu’en France, c’est arrivé plus tard, car nous en attendons plus de l’État », ajoute Corentin Léotard. Les Européens de l’Ouest, notamment – sans pointer du doigts – les Français, ont plutôt eu tendance à attendre les discours du gouvernement, avant d’agir et concrétiser une responsabilité collective. La preuve est telle que trente-sept millions de Français, deux fois le score d’une Coupe du monde de football, ont écouté les annonces du président de la République française, Emmanuel Macron, le 13 avril dernier. 

L’environnement propice a ses limites 

Plusieurs paramètres rentrent donc en jeu – les mesures prises de façon très anticipée par les gouvernements et les citoyens au fort esprit civique – mais d’autres conditions sont à relever. Jacques Rupnik l’expose : « Une explication a été suggérée par un médecin bulgare, qui démontre une différence dans le taux de contamination au sein des pays qui ont continué le vaccin BCG (contre la tuberculose) et ceux qui l’ont arrêté. » Sous l’ancien régime, le vaccin était obligatoire, les quatre pays ont décidé de le poursuivre. Il y aurait ainsi une corrélation entre les pays de l’Europe vaccinés et ceux qui l’ont progressivement abandonné. 

Le politologue souligne également le fait que ces pays « sont beaucoup moins exposés aux échanges ou aux mouvements de population avec la Chine, que l’Italie, qui dispose d’une zone industrielle très active et liée avec l’Asie. » En aparté, les avions arrivaient en Italie de Chine, sans qu’à l’arrivée la température ne soit prise. Les pays du groupe de Visegrad ont quant à eux été très vigilants. Dans ce même sens, la culture sociale de ces pays leur est favorable dans ce contexte épidémique, avec une distanciation sociale déjà présente, contrairement à l’Ouest de l’Europe. 

À présent, vient la phase du règlement des pertes économiques. Corentin Léotard le rappelle : « Ces pays sont très dépendants des chaînes de production internationales. Il est encore trop tôt pour le savoir, mais la crise économique sera très certainement violente. » En 2019, l’économie du quatuor affichait de très bons taux de croissance (4,6% en Hongrie, 4% en Pologne, 2,5% en Tchéquie et 2,6% en Slovaquie) et des taux de chômage relativement bas (3,4% en Hongrie, 3,4% en Pologne, 2% en Tchéquie et 5,8% en Slovaquie). Tous les quatre ont donc fait preuve d’une année prospère sur le plan économique, avec pour la Tchéquie un PIB par habitant atteignant presque celui de l’Espagne. La Pologne a connu un plein-emploi, qui s’est traduit par une pénurie de main d’œuvre. La perspective financière en progression de ces pays, sera remise en cause par la crise actuelle, puisque l’évolution de leur économie dépend en particulier de celle des investisseurs allemands, autrichiens ou français (BMW Volkswagen, etc.). Jacques Rupnik assure qu’ils ont cependant « maintenu une certaine activité industrielle pendant le confinement, et sont repartis plus vite qu’en France. » 

De l’autre côté, la relation du V4 avec l’Union Européenne reste toujours conflictuelle. Au niveau de l’épidémie, l’état d’urgence en Hongrie a été la nouvelle bataille entre Orban et la Commission Européenne. « Il y a aussi ces discours qui énoncent le fait que ce ne sont pas l’Europe qui les a aidés, mais la Chine. Nous verrons donc ce que la Commission Européenne sera capable de proposer pour gérer la crise », soutient le politologue. Il poursuit sur l’accord Macron-Merkel, qui prévoit de répartir 500 milliards d’euros aux pays et secteurs les plus touchés par la crise : « La grande question sera de savoir si cet argent sera attribué en fonction des besoins des secteurs particulièrement affectés, ou par le nombre de contaminés dans les pays. Mais l’UE est incapable de choisir un montant et de répartir l’argent. »

Le club d’Europe centrale a le sentiment de s’en être bien sorti au regard de la crise sanitaire, à la différence d’une Europe occidentale qui a donné l’impression d’hésiter et de multiplier les erreurs. Pour autant, les Chefs d’État, parmi les « nouveaux-autoritaires », devront ôter leur confiance vis-à-vis de l’épidémie qu’ils ont su contrôler. La potentielle vague de contamination prévue en automne et les conséquences économiques, qui seront sans commune mesure avec celles des crises précédentes, seront leur priorité.

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Diplômée d’un DUT information-communication, je poursuis mes études en deuxième année de journalisme.

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