Nous ne sommes pas dans le même camp madame ! Laurent Garcia, 14/11/19 Flickr

Déjà en crise, la confiance de la population envers sa police n’a jamais été aussi basse. Le confinement a exacerbé les tensions entre les policiers et la population.

Le confinement a évidemment changé notre vie et notre conception de la liberté. Le droit fondamental de libre déplacement a été supprimé sur l’autel de la sécurité sanitaire. Pour Nathalie Tehio, membre de la Ligue des Droits de l’Homme, cette privation est inacceptable : « Dans une démocratie, le principe c’est la liberté. L’espace public est un lieu de liberté, la liberté de circuler, de se rassembler, de manifester ses opinions. Cela fait partie des grandes libertés physiques qui sont celles d’une démocratie. Dans le cadre du confinement, nous étions à rebours puisque l’espace public était totalement interdit, sauf dans des conditions particulières, très ciblées, dont il fallait attester soi-même. Même si la situation était particulière, c’était un choix, on aurait pu appeler à la responsabilité des personnes. Là, on était dans une situation où, simplement en sortant, on commettait une infraction. Du jour au lendemain, nous sommes passés d’un système démocratique comprenant la liberté d’aller et venir à un système totalitaire. Rien n’a été expliqué, le chef de l’Etat lui-même n’a jamais utilisé le mot confinement. Nous ne sommes pas dans une démarche où l’on s’adresse à des citoyens. Même à des enfants, on donne des explications. Là, est demandée une obéissance aveugle. Nous sommes devenus des sujets passifs, et plus des citoyens. »

Depuis 2018, la France est régulièrement condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, laquelle lui reproche de ne pas mener d’enquête systématique sur les éventuels cas de violences policières. Un comble pour « le pays des droits de l’Homme ». L’utilisation d’armes de guerres dans les manifestations y est pour quelque chose. Depuis l’an 2000 on recense : 8 personnes éborgnées par des grenades de désencerclement, 8 personnes ayant eu la main arrachée par une grenade GLI-F4, 48 personnes éborgnées ou ayant perdu tout ou une partie de l’usage d’un œil, et 2 personnes décédéesaprès avoir été touchées par des balles de défense(Flashball ou LBD40). Et surtout depuis 42 ans, le site Bastamag a compté 578 décès à la suite d’une intervention des forces de l’ordre.

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, les dénonciations de violences policières se multiplient. Le fait qu’aujourd’hui l’écrasante majorité des téléphones soient équipés de caméras permet de montrer ces violences. Filmer est essentiel dans ce genre de situation car sans vidéos, il est quasi impossible de prouver un cas de violence policière. Ces violences ne sont toutefois pas nouvelles. Les banlieues « chaudes » subissent depuis des années une stratégie de violence et de répression de la part de la police. L’insécurité dans ces quartiers en est en partie responsable.

Les émeutes de 2005, déclenchées à la suite d’un contrôle d’identité ayant mal tourné, a mis en exergue cette fracture entre policiers et populations dans ces quartiers. 10% de toutes les amendes dressées pendant le confinement l’ont été dans le département de la Seine Saint-Denis, le fameux 93. Pourtant, selon les observateurs neutres et les élus, les habitants du département ne sont pas moins civilisés que les autres. On peut y voir une sorte d’acharnement ou de « façon différente d’appréhender des faits entre les quartiers et la capitale », selon l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture).

Maadji Chaarana vice-président de l’UNEF (Union Nationale des Étudiants de France), va encore plus loin : « Cette violence policière est présente au quotidien depuis longtemps dans ces quartiers. Un racisme institutionnel est installé dans ce pays. Les personnes de couleur ont beaucoup plus de chance de se faire contrôler. Ils sont aussi davantage mis en danger face à la police. Lors des contrôles, ils ont plus de chances de mourir de leurs mains. C’est la réalité de ces personnes. Ce n’est pas parce qu’on est en France que les violences policières n’existent pas comme le laisse entendre Emmanuel Macron. Il y a des faits, une réalité. Son rôle en tant que président de la République n’est pas de nier les faits ou de prendre partie. Il enracine cette violence institutionnel au sein de la police. C’est une légitimation de la violence par le pouvoir. »

Une étude faite par un centre de recherches de Sciences Po Paris en 2017 a estimé que 51% des policiers votent pour le Rassemblement National. Même si ce sondage n’est en rien une preuve de racisme, il n’en est pas moins évocateur de l’opinion dominante dans la police nationale aujourd’hui. Le président de la République, Emmanuel Macron, garant de nos droits et libertés, l’analyse autrement : « Je récuse le terme de ‘violence policière’, la violence policière n’existe pas dans une démocratie comme la France. »

Nathalie de la LDH est ulcérée : « C’est terrible parce que c’est la parole du président. En droit pénal, on ne raisonne pas comme ça. S’il y a violence policière, elle doit être justifiée par la légitime défense ou pour sécuriser un lieu. Ce sont les permissions de la loi, mais, dans les deux cas, il est exigé que l’emploi de la force soit nécessaire et proportionné. Ce sont ces deux critères qui doivent être appréciés. En disant cela, en déniant l’existence de ces violences, il autorise tout, il les couvre. Je préfère me dire que c’est du déni, sinon c’est très grave. »

Christophe Poncet a été victime des dérives autoritaires de la Police le 1er mai dernier, il nous raconte : « Le 1er mai 2020 à 15h00, je me suis rendu à pied place Gambetta à Paris pour faire quelques pas, à l’occasion de la journée internationale des travailleuses et travailleurs. Je précise que j’étais seul et que j’avais deux affichettes pendues au cou, sur lesquelles j’avais écrit ‘Vive le 1er mai des travailleuses et travailleurs’ et ‘Ne sacrifions pas la vie par peur de la mort’. La place Gambetta était presque vide, à part des policiers et quelques photographes de presse. À peine avais-je posé le pied sur la place que des policiers qui s’y trouvaient en grand nombre ont convergé dans ma direction en courant, certains d’entre eux dépourvus de masques sanitaires. Sans une sommation, sans un mot d’avertissement, ils se sont jetés sur moi, me faisant tomber à terre. Deux policiers (dont l’un était dépourvu de masque sanitaire) m’ont ensuite demandé mon attestation de déplacement dérogatoire et une pièce d’identité, documents que je leur ai aussitôt présentés.

Ils m’ont ensuite conduit derrière un fourgon qui était garé devant la mairie, en me tenant par les bras alors que je ne manifestais aucune résistance. Là ils ont contesté la validité de mon attestation en arguant du fait que la case que j’avais cochée (déplacements brefs, dans la limite d’une heure quotidienne…) n’était pas valable car un arrêt de la préfecture de police aurait interdit toute activité sportive entre 10h00 et 19h00. Cependant, les autorités avaient précisé que l’activité de promenade n’était pas visée par cette interdiction. De plus, je me trouvais à moins d’un km de mon domicile (450m), et à peine 15 minutes après l’heure mentionnée sur mon attestation (14H50). Puis les policiers m’ont signifié que j’aurais violé, en me présentant sur la place, une interdiction de manifester. Selon leurs dires, une manifestation aurait été déclarée à cette heure-là sur la place Gambetta et aurait été interdite par la préfecture de police. Ils n’ont pas été en mesure de me présenter l’arrêté d’interdiction. Finalement, ils ont saisi mes affichettes, qu’ils m’ont arrachées des mains alors que je leur demandais de me faire un procès-verbal de saisie indiquant les motifs de la saisie. Ils ont dit que je pourrais passer récupérer mes affichettes au commissariat du XXe. Ils ne m’ont pas proposé de relire les deux procès-verbaux, ni de les signer. »

Le cas de Christophe est symptomatique de la doctrine que l’Etat cherche à mettre en place. Aucune contestation ne sera acceptée. Comment ne pas faire le parallèle avec la circulaire du ministre de l’éducation Jean Michel Blanquer, exhortant les profs à sanctionner les « propos manifestement inacceptables. La référence à l’autorité de l’État pour permettre la protection de chaque citoyen doit alors être évoquée, sans entrer en discussion polémique. Les parents seront alertés et reçus par l’enseignant, le cas échéant accompagné d’un collègue, et la situation rapportée aux autorités de l’école. » En résumé, il est interdit de critiquer la gestion « formidable » du gouvernement dans cette crise. Nous en sommes là.

Le choix comme préfet de police de Paris du très autoritaire Didier Lallement n’est pas anodin dans cette stratégie. Auparavant préfet de police de Gironde, il a régulièrement été épinglé par l’observatoire girondin des libertés publiques pour usage disproportionné de la force de la part de ses forces de police. « Il a été promu à Paris pour appliquer la même doctrine qu’en Gironde. Il a appliqué une politique d’exacerbation des tensions avec les manifestants qui n’a fait qu’accroître les violences. C’est un choix politique de le placer à Paris », analyse Nathalie.

Qu’en pensent les policiers ?

Policiers avec armes de guerre en plein centre de Paris. Vous avez vos papiers j’espère ? France, 6 Juin 2017. REUTERS/Charles Platiau TPX IMAGES OF THE DAY

Michel Thooris, membre du syndicat France-Police, nous donne des éléments de réponse : « Les policiers appliquent les ordres reçus. Dans le cadre de leur mission de police, mes collègues ont une obligation de neutralité et d’obéissance. Ce n’est pas aux policiers de juger dans leur fonction du bien-fondé des missions qui leur sont données par l’autorité hiérarchique. Si les Français sont mécontents de leurs dirigeants, charge à eux de les changer lors des élections politiques. Mais sans faire de langue de bois, le malaise au sein de la police nationale en dit long sur les relations entre les policiers d’en bas et les énarques d’en haut. »

Il y a un mal-être chez les policiers. Le moral est en berne. Les vagues de suicides se poursuivent et les conditions de travail se dégradent. Déjà très peu pourvus en protections sanitaires, leur stock de masques a été réquisitionné pour être donné au personnel soignant : « Nous sommes d’autant plus en colère que le port du masque que le gouvernement nous a interdit durant des semaines est désormais obligatoire, notamment pour prendre le train ! On nous a envoyé faire appliquer le confinement la fleur au fusil et le carnet de contraventions dans la poche… Regrettable. »

Selon lui, les forces de l’ordre sont victimes d’une mauvaise presse : « Il y a une surexposition de nos missions impopulaires comme la répression des Gilets jaunes lors des maintiens de l’ordre, ou les verbalisations Covid-19 tandis que les missions de secours aux personnes sont totalement occultées. L’opinion publique retient uniquement les missions répressives ordonnées aux policiers par le gouvernement en ne voyant pas l’autre facette de notre métier, qui consiste à assister et à protéger les victimes. Défier la police est stupide. Je pense que lorsque des individus défient la police, ils veulent surtout défier le pouvoir politique en place, sauf que cette posture n’a aucun impact sur ceux qui nous dirigent. Opposer policiers et citoyens, cela permet d’éviter de parler des vrais sujets. Ceux qui se prêtent à ce jeu de la défiance contre les policiers font précisément le jeu de ceux qu’ils veulent contester. »

Réformer l’organe de contrôle de la police

Comment rétablir la confiance police-population, essentielle dans une démocratie comme la France ? Les avis divergent. Mais un mot revient plus que les autres : la transparence. Trop souvent, les enquêtes sur d’éventuelles violences policières n’aboutissent pas, par manque de preuves ou de témoignages.

L’IGPN (inspection générale de la police nationale) est régulièrement pointée du doigt pour ce manque de résultats. Une réforme de cette instance est essentielle dans le fonctionnement de la démocratie, selon Nathalie Tehio : « Il faudrait commencer par créer un vrai service de contrôle de la police, que ce ne soient plus des policiers qui contrôlent d’autres policiers. Il faut que nous ayons confiance dans la manière dont les enquêtes sont menées. Si on crée un organisme indépendant à la place de l’IGPN, les policiers feront déjà plus attention parce qu’ils se sentiront protégés. Cela passe aussi par la formation des policiers. De plus je ne suis pas convaincue que la cogestion de la police par le ministère de l’Intérieur et les syndicats de police soit bénéfique pour la relation police-populations. Forcément que les syndicats vont chercher à protéger leurs collègues, c’est normal, c’est humain même. »

Si la Ligue des Droits de l’Homme veut supprimer cet organe de gestion interne, l’ACAT souhaiterait plutôt créer un organe externe, totalement indépendant du ministère de l’Intérieur. « C’est important qu’il y ait un organe disciplinaire interne. Mais ce n’est pas la seule réponse. Il faudrait un organe indépendant avec des personnes qui représentent la société. »

Michel Thooris nous rappelle à quel point le métier de policier est compliqué en ce moment : « Les policiers souffrent eux aussi comme le reste des classes moyennes. Nos collègues subissent régulièrement des violences très graves comme des tirs tendus de feu d’artifice, de mortiers, des jets d’acide. Des individus tentent régulièrement d’écraser nos collègues avec leurs véhicules lors du refus d’obtempérer. Tout est violent. La société est violente. La question n’est pas de savoir si les violences policières existent. La question est de savoir si ces violences policières sont légitimes et elles le sont lorsque mes collègues sont attaqués et agissent en riposte. Pour comprendre certaines interventions litigieuses, il faut également prendre en compte l’état de fatigue des policiers et les pressions quotidiennes qu’ils subissent de la part de l’Establishment. »

Les questions d’usage de la force par les policiers et les gendarmes ont rarement été autant débattues. Le nombre de personnes blessées, voire tuées, alors qu’elles participaient à une manifestation ou se trouvaient à proximité, trahit des dysfonctionnements dans les pratiques du maintien de l’ordre. Si ces faits peuvent paraître relativement exceptionnels au regard du nombre d’interventions mobilisant les forces de l’ordre, les évolutions dans les pratiques de maintien de l’ordre depuis une vingtaine d’années sont loin d’être anodines. Elles ont des conséquences très concrètes sur l’exercice des libertés. Multiplication des cas de violences illégitimes, restriction des libertés publiques et des droits fondamentaux, rupture du lien de confiance entre les institutions, notamment la police, et les citoyens, autant de principes sacrifiés sur l’autel de l’ordre républicain si cher au préfet Lallement.

« Essayez la dictature et vous verrez. » Ces mots prononcés par le président de la République sont difficilement acceptables dans notre état de droit. Évidemment que nous ne sommes pas en dictature et heureusement même. Mais ce n’est pas parce que nous ne sommes pas en dictature qu’il ne faut pas se battre pour sauvegarder nos libertés. Pour la sauvegarde de notre démocratie et de nos libertés fondamentales, il semble essentiel aujourd’hui de recréer ce lien de confiance entre la police et sa population.

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