Plus de 450 000 Parisiens ont quitté la capitale pendant le confinement, selon une nouvelle étude menée par l'INSEE et dévoilée le 18 mai. ©pxhere

Le confinement lié à la pandémie aura eu le mérite de ramener en surface des problèmes récurrents en région parisienne. Mais un grand écart subsiste entre l’utopie d’un changement drastique et les évidences de la réalité.

Les exilés sont de retour et l’Ile-de-France fourmille de nouveau. Sur les 12 millions de Franciliens, 1,2 million d’entre eux ont quitté la région parisienne au début du confinement, selon les données de géolocalisation d’Orange. Ils se sont rabattus sur des atmosphères bien différentes telles que l’île de Ré, où la population a connu une augmentation de 30 %, ou encore l’Orne, l’Yonne et l’Ille-et-Vilaine, qui ont recensé des hausses de 10 %. Mais la majorité est restée sur place et, elle aussi, a eu le temps de faire un point sur sa vie. A l’échelle nationale, l’observatoire Cetelem a mené une enquête et a estimé que 57 % des Français envisageaient des changements conséquents dans leur mode de vie, tandis que 43 % ne considéraient cette période que comme une simple parenthèse.

En d’autres termes, peu de Parisiens décideront de tout plaquer du jour au lendemain. Les hypothèses de reconversion et de changement de région ne sont, pour la majorité, pas à l’ordre du jour. En réalité, les prises de conscience générale et individuelle ne porteront leurs fruits que dans la durée. Sans pour autant s’engager dans vision pessimiste de la société : « Il ne faut pas plonger dans des approches utopiques parce que l’on a connu une phase exceptionnelle », affirme Guillaume Lecoeur, sociologue du travail.

Le télétravail comme outil technique

Le télétravail s’est imposé comme une alternative de choix alors qu’il ne jouissait pas d’une bonne réputation auparavant. Nicolas Germain, consultant en immobilier d’entreprise pour les professionnels en Eure-et-Loir, remarque une augmentation des demandes de location de bureau par ses clients : « Par exemple, beaucoup de gens faisaient le trajet Chartres-Paris pour leur travail. A présent, avec le télétravail, ils veulent rester en province et transférer leur bureau ici. » Une affirmation également soutenue par Guillaume Lecoeur. Le sociologue déclare que, grâce au confinement, le télétravail se met progressivement en place « dans le droit et dans les pratiques de l’entreprise. » Il préconise tout de même la prudence car « il y a de très fortes possibilités de subversion sociale dans le télétravail. C’est aussi un outil ambivalent parce que ça va rajouter des outils de contrôle, de surveillance, de gestion qui vont investir d’autres sphères que le travail. »

Jérôme, qui s’est confronté à l’isolement avec sa femme et son fils dans le XIe arrondissement de Paris, est ravi par le côté pratique de cet outil technique : « Je suis en télétravail depuis le début, ça fonctionne très bien et l’entreprise pour laquelle je travaille prévoit éventuelle de mettre en place ce système sur la longue durée. Les collègues partagent le même ressenti. » Paradoxalement, la période qui a presque figé l’humanité pendant plusieurs semaines, lui a fait comprendre que « la vie en ville était trop mouvementéeMa femme est Parisienne pure souche donc elle est habituée. Moi, j’ai connu la vie en Bretagne, ça n’a pas grand-chose à voir. Mais elle comprend mon mal-être, alors elle reste assez ouverte à la discussion. Dans l’idéal, j’attends que mon fils, qui est à la fac, termine ses études pour m’en aller. Surtout si je peux continuer le télétravail, ça vaut le coup. » Se déclarant comme « polyvalent », Jérôme ne s’inquiète pas de devoir changer de métier en dernier recours.

Cette idée séductrice ne découle cependant que d’une liberté illusoire. Elle risque non seulement de brouiller les frontières pour le salarié mais également de venir alourdir sa charge de travail. Guillaume Lecoeur précise que le télétravail « n’est pas garant de plus de liberté ou de marge de travail pour avoir plus de temps pour la vie domestique », ou même les autres travaux que celui au service de l’entreprise. « Ça va s’accélérer, c’est sûr, mais surtout pour le monde privé. Ça ne sera pas le cas pour les enseignants dont la présence est nécessaire. »

Un réaménagement urbain plutôt qu’une désertion

La désertion de la capitale n’aura pas lieu. Et pour cause, le déménagement a un coût et le travail ne se trouve pas en traversant la rue. Bénédicte de Lataulade, sociologue et spécialiste des stratégies territoriales, indique qu’une bonne qualité de vie dépend de l’environnement dans lequel on évolue et qu’il serait plus judicieux de prévoir un réaménagement urbain. Elle explique que la configuration intérieure du logement est un facteur à prendre en compte dans l’instabilité du moral des gens puisqu’il a fallu revoir « la façon dont on pouvait superposer l’ensemble des fonctions que devait finalement recevoir l’espace domestique. »

Bénédicte de Lataulade raconte que « les rapports à la lumière, à la nature et à l’extérieur » ont joué un rôle majeur sur le bien-être des gens. Hormis les petits espaces d’extérieur privés, la sociologue, qui se base sur ses observations réalisées sur la classe moyenne, souligne un autre détail : la vue. « C’est quelque chose d’extrêmement important parce que ça rappelle l’horizon, ce qui pourrait compenser le fait de ne pas avoir d’extérieur. » Outre le logement en lui-même, le paysage urbain influence incontestablement le moral : « Il faut pouvoir travailler entre l’extension d’un appartement, d’un logement, avec un espace extérieur et retravailler tout ce qui est espace résidentiel entre espace privé et espace public », tranche-t-elle.

Par ailleurs, ce rapport à l’extérieur a influé sur l’organisation des sorties : « Si vous n’avez pas d’extérieur, vous prévoyez tous les jours une sortie d’une heure. Si vous n’avez pas d’extérieur, vous gérez différemment le rapport aux sorties. » Les sorties, Alix y avait renoncé pendant le confinement. Cette professionnelle de la santé originaire de Touraine s’est installée il y a dix ans dans la capitale. Elle s’est contentée de son petit balcon, au lieu des habituelles sorties familiales en-dehors de ses heures de travail : « On s’est retrouvés dans notre appartement de 60m2 à quatre et c’était clairement invivable, tant pour les enfants que pour nous. Je suis venue à Paris grâce à une opportunité professionnelle, mais je n’ai jamais eu d’attache particulière avec cette ville. »

Le confinement a déclenché dans cette famille l’envie de fuir les contraintes trop proéminentes de Paris : « Je ne dis pas que ça se fera tout de suite, mais on y réfléchit très sérieusement. On fait du repérage sur les secteurs de Guérande et de la Baule. » Alix exprime son désir de retourner vivre dans une maison avec jardin « pour se reconnecter un peu avec l’essentiel et arrêter les heures de transports qui font perdre un temps monstrueux. » Consciente que la décision a besoin de mûrir, elle précise cependant : « Ce sont des choses dont on avait déjà conscience, cependant, on se complaisait un peu dans notre façon de vivre. Mais je ne veux pas que mes enfants grandissent comme ça. »

Une recherche d’équilibre

La notion de temporalité revient très fréquemment : « Du temps s’est libéré pour certaines personnes, et il y a eu des possibilités de réflexivité qui n’existent pas en temps normal », relève Guillaume Lecoeur. Au-delà des inévitables changements de trajectoire professionnelle chez certaines personnes, cette succession de réflexivité s’est révélée propice au retour sur soi. C’est notamment le cas de Manuel Dubigeon, professeur au conservatoire de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne) et journaliste dans la presse musicale. Sa compagne étant infirmière, il est resté à Fontenay-sous-Bois au lieu de se replier dans sa maison de campagne dans le Loiret. Ce qui ne l’a pas empêché de vivre cette occasion inédite comme « un moment de recueillement et de réflexionC’était l’occasion de se replonger dans des bouquins que l’on a envie de lire depuis longtemps, de faire des introspections. J’ai un peu composé et écrit. C’était une période très lente mais en même temps très productive. »

Avec le temps, Manuel Dubigeon tente de retourner plus fréquemment dans le Loiret : « Quand on sort de la ville, il y a une atmosphère où la tension tombe. C’est une espèce de confinement qui se fait par la nature. […] Je suis dans des conditions tout à fait modestes à Paris et le fait de se retrouver dans une maison, avec des vieilles pierres, ça crée une ambiance qui est extratemporelle. » Hormis un cadre idéal, le musicien et journaliste glisse que l’isolement de la campagne peut être une astuce face aux tentations : « Quand on est en ville, on va au cinéma, on va boire un coup, on va voir des copains. Alors qu’à la campagne, on est beaucoup plus concentré. Evidemment, on peut le faire aussi à Paris ! Mais le côté le plus important, c’est la sensation. C’est une espèce de confort qui permet d’être plus créatif et intellectuel. »

Le rapprochement avec la nature est devenu le cheval de bataille des Parisiens en proie aux doutes quant à leur train de vie et à l’organisation collective. « A mon avis, avec l’expérience, dans des périodes comme celle-là, les gens peuvent fonctionner différemment, beaucoup plus démocratiquement et avec beaucoup moins de mesures coercitives », conclut Guillaume Lecoeur.

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Etudiante en deuxième année de journalisme, je suis à la recherche d'un stage de trois mois dans une rédaction de presse.

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