Inoculation de la vaccine sur un enfant par le biais d'une vachère, qui a contracté la maladie en trayant les vaches. Louis Léopold Boilly, L’inoculation, 1807, huile sur toile

Le rôle prépondérant de la vaccination dans la stratégie vis-à-vis des épidémies, invite la centaine de candidats-vaccins à se lancer dans la course effrénée contre le coronavirus. Rétrospective d’un « remède miracle » et disputé.

Le monde antérieur à la vaccination demeurait sous la menace qu’une partie considérable de la population peut contracter une maladie infectieuse mortelle. Dès le 18ème siècle, le concept de vaccination émerge, où la variole, dite la « petite vérole », est redoutée par les citoyens. Un tiers des malades en meurent, les survivants, comme le célèbre comte de Mirabeau, sont souvent défigurés par de vilaines cicatrices. Les jeunes sont particulièrement concernés, avec 25% de mortalité avant 1 an et 50% avant 18 ans. Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe, précise que « pour autant, ce n’était pas un monde complètement ignorant, des techniques médicales importantes se sont développées dès cette période. » 

L’inoculation de la variole, nommée la variolisation – ancêtre de la vaccination – repose sur l’idée que la variole se contracte une seule fois au cours de la vie. La maladie peut présenter, à côté des formes graves, des formes bénignes. On sélectionne ces formes bénignes, quelques boutons pour prélever du pus afin de les transférer à des personnes saines pour prévenir la maladie. Deux techniques sont connues. L’une consiste à introduire de la poudre de croutes de pustules varioleuses dans les narines de la personne à protéger. L’autre, à charger une aiguille de pus à partir de la pustule et piquer la peau de l’enfant sur une partie du corps. Les sujets contractent la maladie sous une forme inoffensive, qui les protègent contre la variole. La méthode est introduite en Angleterre en 1717, grâce à Lady Mary Wortley Montagu, épouse de l’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople. Celle-ci, dont le visage a été « grêlé » par la variole, s’est passionnée pour la technique ottomane et a fait inoculer son propre fils avec un plein succès. 

Mais Anne-Marie Moulin explique que « l’inoculation était cependant une méthode dangereuse puisque la personne contractait une vraie variole, qui pouvait parfois être grave. » Avant la Révolution, les philosophes et mathématiciens, Jean Le Rond d’Alembert et Daniel Bernoulli, montrent que la probabilité de mourir de la variole est plus élevée que celle de mourir de l’inoculation. En dépit de cette dissemblance, on peut comprendre que des parents aient hésité à faire inoculer leur enfant, en raison du risque, même relatif. S’il mourait de l’inoculation, la faute leur revenait. « Cette observation passée nous ramène aux antivaccins d’aujourd’hui, à ceux qui revendiquent d’avoir le choix de faire vacciner leurs enfants de manière préventive ou de ne pas le faire. » La technique de l’inoculation était connue du médecin de campagne anglais Edward Jenner, surnommé le « père de l’immunologie », qui a découvert le « vaccin » contre la variole. 

« À cette période, le terme d’immunité n’est pas encore employé dans le domaine médical, il le sera au temps de Louis Pasteur. » En droit, l’immunité diplomatique renvoyait, par exemple, à l’assassinat d’un ambassadeur comme étant équivalent à une déclaration de guerre, c’est-à-dire que les hommes de pouvoir disposent de prérogatives accordées par la loi. L’immunité (étymologiquement absence de taxe) est un privilège, le fait d’échapper à la maladie. Damien Goutte-Gattat, biologiste, l’expose : « Avec la variole, il est déjà connu que ceux qui attrapent la maladie ne peuvent par la contracter une deuxième fois. Un vaccin est donc un mécanisme qui permet d’exploiter le système immunitaire de l’organisme. Une fois qu’un individu est exposé à un pathogène, son système immunitaire va s’en souvenir et garder une mémoire persistante. »

L’ère de la vaccination 

En 1796, Edward Jenner découvre que la vaccine de la vache, dont nous savons aujourd’hui qu’elle est causée par un virus de la même famille que la variole, peut être utilisée dans la prévention de cette dernière. Le médecin réalise sa première vaccination sur James Phipps, un enfant de huit ans, et observe que ce dernier ne développe par la variole, qui lui est inoculée après la vaccine.  « C’est le début de la vaccination qui a fini par remplacer la variolisation, affirme le biologiste. Jenner a trouvé un vaccin tout fait grâce aux vaches, c’est le vaccin parfait. Mais aujourd’hui, les scientifiques ne peuvent pas se permettre d’attendre ce coup de chance pour les autres maladies. »

Des campagnes de vaccination ont rapidement été lancées grâce au médecin britannique. Anne-Marie Moulin le souligne : « Jenner est devenu très célèbre, il a correspondu avec le Roi de Suède, le Tsar, et le 3ème président des États-Unis, Thomas Jefferson. » La vaccination a même été décrétée obligatoire au 19ème siècle par certains dirigeants : « L’idée de l’obligation est arrivée quasiment tout de suite, c’était dans la tête des souverains. » Des médecins étaient envoyés partout dans le monde et vaccinaient les personnes qui se présentaient spontanément, afin de se protéger contre la variole.  

Louis Pasteur emploie le terme de vaccin au sens général de protection contre une maladie, il parle de « virus vaccin ». Anne-Marie Moulin l’explique : « Le virus voulait dire poison, Louis Pasteur a employé le terme de ‘virus vaccin atténué’ pour désigner un procédé de protection contre une maladie, en faisant rencontrer le microbe à l’organisme. Il a forgé ce terme général pour honorer la mémoire de Jenner qui avait inauguré l’ère de la vaccination. » Le chimiste français se penche sur les micro-organismes responsables des maladies et mène une recherche sur le choléra des poules, une forme de tuberculose des volailles. Il découvre, en laissant sécher ses souches à l’air libre, que cette modification rend le microbe inoffensif. Damien Goutte-Gattat l’assure : « Louis Pasteur a constaté qu’un virus peut être atténué, en le cultivant dans des conditions peu optimales pour lui et a ainsi créé un vaccin. » L’atténuation de la virulence de la souche permet donc une protection de la poule contre le choléra. 

Par la suite, en 1885, le scientifique expérimente autour du vaccin contre la rage, maladie transmise à l’homme par le contact avec la salive d’un animal infecté. « Le vaccin expose l’organisme à une forme du pathogène qui stimule une réponse immunitaire, sans provoquer les symptômes de la maladie », poursuit le biologiste. Ce n’est d’ailleurs pas sans concurrence que Louis Pasteur mène ses recherches. Le scientifique allemand Robert Koch a découvert plusieurs bactéries, dont celle de la tuberculose. « Ce sont les Allemands qui ont décrit le plus de bactéries responsables de maladies contagieuses, confirme Anne-Marie Moulin. Robert Koch, au départ un simple médecin de campagne, a été le rival de Pasteur. » Plus tard, au cours du 20ème siècle, d’autres chercheurs tentent de mettre au point des vaccins vivants atténués contre la tuberculose, la typhoïde, la diphtérie, plus ou moins basés sur la méthode pasteurienne.

Maladie, vaccin, le rituel 

Damien Goutte-Gattat rappelle qu’« aujourd’hui, le principe de fabriquer un vaccin est toujours le même. Il s’agit de chercher à créer une version qui ressemble toujours assez à la maladie, mais sous une forme bénigne. Si c’est aussi simple, pourquoi n’arrivons-nous pas à en créer un contre le coronavirus ? Même si le principe est bien connu, l’appliquer à chaque virus est compliqué, ça ne se fait pas en un claquement de doigts. » Certaines maladies ne disposent toujours pas de vaccin, bien que la recherche soit lancée depuis des années. Dès l’éradication de la variole, à la fin des années 1970, le virus du VIH est découvert par les virologues français Luc Montagnier et François Barré-Sinoussi. Des cas ont pu être identifiés plus de vingt ans auparavant. « Plusieurs raisons expliquent l’absence de vaccin contre le VIH, affirme le biologiste. La principale est que le virus du Sida a un taux de variation beaucoup plus élevé que la plupart des autres virus, c’est-à-dire que son génome change beaucoup plus rapidement que les autres. »

Concernant le Syndrome Respiratoire Aigu Sévère (SRAS), en 2002-2003, le vaccin n’a pu aboutir, puisque l’épidémie a pris fin. Des équipes scientifiques ont pourtant décidé de poursuivre leur recherche, dans le but de servir à d’autres virus similaires. Le biologiste précise que « ces vaccins ne sont pas viables contre le Covid, mais les recherches sont utiles aujourd’hui, puisque nous avons assimilé une grande partie des connaissances du SRAS pour le coronavirus. C’est hallucinant tout ce que nous avons appris en seulement quelques mois, c’est inédit dans l’histoire des maladies. » 

Le vaccin sert essentiellement à protéger la collectivité, le but étant d’obtenir une proportion de personnes vaccinées suffisante pour arrêter la diffusion de l’épidémie. Il ne faut pas oublier cependant les risques pouvant survenir, comme aux Philippines, en 2016, avec le vaccin proposé par Sanofi contre le virus de la dengue, une grippe tropicale. Ce dernier a été utilisé en population sur un peu moins d’un million de personnes, menant jusqu’à la mort accidentelle d’une centaine d’entre elles. « Lorsque l’on passe d’un petit échantillon de personnes sélectionnées en population générale, il y a une grande prise de risque d’effets secondaires, qui nécessite une surveillance rigoureuse » insiste Anne-Marie Moulin. 

Le Covid-19 est à son tour au centre de la recherche scientifique, avec des expérimentations qui nous ramènent au début de l’ère des vaccins, lorsque Jenner inoculait la variole. Un projet lancé par l’Université de Harvard prévoit de vacciner une centaine de personnes et de tester la protection vaccinale en inoculant ensuite le virus.

Certains « antivaccins » rappellent qu’en leur temps, les ennemis de la vaccination refusaient l’injection de pus de vache et protestaient contre l’arrivée du vaccin. Clin d’œil aux caricatures de la presse britannique anti-vaccination, brossant le portrait de l’Homme transformé en vache.

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Diplômée d’un DUT information-communication, je poursuis mes études en deuxième année de journalisme.

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