La Commission européenne table sur une récession de l’ordre de 7,7% dans l’ensemble de la zone euro. © Flickr

Le projet européen a dû affronter des crises majeures. Celle-ci implique néanmoins de mener une réflexion sur l’avenir économique, mais aussi politique et géopolitique, de l’Union Européenne.

Jamais l’Union Européenne n’avait été confrontée à une telle crise économique. Ses bases économiques et financières avaient pourtant été rudement mises à l’épreuve auparavant. Lorsque la crise des subprimes heurta de plein fouet l’Europe à l’automne 2008, l’Irlande fut le premier pays à entrer en récession sur le continent. Le choc sera toutefois asymétrique en fonction des pays du fait de la différence structurelle des économies des Etats membres. L’effondrement de l’économie espagnole était dû à un marché de l’immobilier très avantageux. Cette bulle immobilière a fini par exploser. L’Allemagne s’en est relevée plus aisément grâce à sa puissante industrie.

La crise de 2008 fut importante dans la mesure où, d’une part, elle marqua nettement la fracture Nord-Sud, laquelle allait conditionner les relations entre les pays membres et ressurgir vivement lors de la crise du Covid-19. D’autre part, celle-ci modifia en profondeur l’architecture économique et financière de la zone euro. Le 10 mai 2010, les institutions européennes créèrent le Fonds européen de stabilité financière (FESF), doté de 750 milliards d’euros ainsi que le Mécanisme européen de stabilité financière (MESF). Le FESF et le MESF fusionnèrent le 1er juillet 2013 pour créer un outil plus durable, le Mécanisme Européen de Stabilité (MES).

Dans le sillage de la crise financière survint la crise des dettes souveraines.  Le niveau de dette de nombreux pays, principalement dits du Sud, explosa. Le taux d’endettement de la Grèce, par exemple, atteint 100% de son PIB en 2007-2008, et dépasse les 175% depuis 2013. Les règles strictes du Pacte de stabilité et de croissance (PSC), qui impose depuis 1997 aux Etats membres de maintenir leur dette publique sous le seuil de 60% de leur PIB, ne purent être respectées. En conséquence, de mai 2010 à septembre 2012, la Banque Centrale Européenne (BCE) racheta des titres de dette des Etats considérés comme les plus risqués.

À partir de 2015, la BCE mit en œuvre la politique monétaire dite du quantitative easing, qui consiste à créer de la monnaie afin d’acheter des emprunts d’Etat ou privés qui sont détenus par les investisseurs, dans le but que ces sommes soient ensuite réinjectées dans l’économie. Les pays du Nord, tels que les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark et la Suède y seront toujours rétifs. En témoigne le jugement de la cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe, rendu le 5 mai 2020, qui donne trois mois à la BCE pour justifier cette politique, menaçant d’exclure la Bundesbank de la politique monétaire.

Un espoir d’accord

S’ensuivirent sept années de croissance ininterrompue dans la zone euro. Puis survint une crise sanitaire qui allait bientôt avoir des conséquences économiques profondes sur le Vieux Continent. Dans la nuit du 18 mars, Christine Lagarde, la présidente de la BCE, annonce un plan de sauvetage de 750 milliards d’euros. Le plan consiste à racheter de la dette publique et privée. Le 20 mars, alors qu’il est désormais de plus en plus clair que la crise touchera l’ensemble des Etats membres, la Commission européenne décide dans l’urgence de suspendre les règles de discipline budgétaire. L’idée étant de permettre aux Etats de dépenser pour sauver leurs économies sans se soucier des strictes règles budgétaires. Le Conseil européen, réuni le 26 mars par visio-conférence, illustre sous un éclairage cru les fortes dissensions sur le sujet de l’émission d’une dette publique européenne. Les partisans des corona bonds, c’est-à-dire des obligations émises par l’UE, défendent l’idée d’une mutualisation de la dette au sein de la zone euro. Ils s’opposent aux Pays-Bas, à l’Allemagne, à l’Autriche ou encore à la Finlande, qui plaident en faveur d’un recours au MES.

Le 2 avril, l’exécutif européen évoque un système de prêts destiné à faciliter le recours au chômage partiel, lequel sera par la suite fixé à 100 milliards d’euros. Une semaine plus tard, le 9 avril, après d’âpres négociations, les ministres de l’Economie et des Finances des Vingt-Sept parviennent finalement à un accord en débloquant un fonds de 540 milliards d’euros en soutien aux pays européens. La question des corona bonds ne fait cependant toujours pas consensus, loin s’en faut. Le 23 avril, les chefs d’Etat et de gouvernement se réunissent par visioconférence pour s’accorder sur une stratégie de relance de l’économie européenne. C’est à partir de ce jour que la nécessité de réfléchir ensemble à une réponse commune et coordonnée apparait impérieuse. Les instances européennes sont également conscientes de la montée de l’euroscepticisme.

Un signal fort est très attendu. Ce signal sera émis le 18 mai. Les chefs d’Etat français et allemand, Emmanuel Macron et Angela Merkel, proposent un plan de relance de 500 milliards d’euros. L’initiative, qui doit être discutée par les dirigeants européens lors du prochain sommet européen, en juin, prévoit que la Commission s’endette à hauteur de 500 milliards d’euros et transfère ces fonds aux Etats, régions et secteurs les plus touchés par la pandémie sous forme de subventions. « Les propositions franco-allemandes sont ambitieuses, ciblées et bienvenues », a réagi Christine Lagarde. La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, qui doit présenter son plan de relance le 27 mai prochain, a affirmé que cette propositionallait « dans le bon sens de celle préparée par la Commission. »

L’initiative franco-allemande a largement été favorablement accueillie par les dirigeants des instances européennes. © Flickr

S’il reste beaucoup de détails à arrêter, tels que les conditions de l’endettement et du remboursement, ou encore les conditions qui accompagnent l’attribution de cet argent, le plan franco-allemand brise deux tabous qui ont longtemps empêché une plus forte intégration européenne : une mutualisation des dettes et une hausse considérable des transferts. « Ce qui est inédit, c’est que l’on envisage un budget européen qui ne serait plus à l’équilibre, commente Jérôme Creel, directeur du département des études de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). C’est très important puisque cela fait partie des principes qui ont concouru à l’existence de ce budget depuis qu’il existe. » Bernard Guetta, député européen du groupe Renaissance, soulignait par ailleurs sur France Inter que le Parlement européen envisage désormais sérieusement de mettre en œuvre « des politiques industrielles communes, des investissements communs, une défense commune et une affirmation commune de l’UE. » Des projets qui n’étaient pas aussi consensuels il y a de cela quelques années : « La crise doit être un facteur d’union et de relance de la construction européenne. Il faut accepter d’aller vers plus de fédéralisme », estime Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’Epargne et spécialiste des questions macroéconomiques.

L’implication de l’Allemagne, symbole de l’austérité budgétaire européenne, sur un projet qui ouvre la voie à une mutualisation des dettes, est de haute importance : « Historiquement, de très nombreuses initiatives européennes sont issues d’initiatives franco-allemandes. Cela laisse à penser que le couple franco-allemand est en mesure de faire sauter ces verrous », souligne Jérôme Creel. « L’idée d’une dette européenne est sur la table depuis environ 15 ans. Jusqu’à présent, les gouvernements allemands successifs n’adhéraient pas à cette idée, abonde Sylvain Kahn, historien, géographe et spécialiste de la construction européenne. Le grand changement, c’est qu’à partir du moment où l’Allemagne adhère à cette idée d’une émission d’une dette publique européenne, il est très probable que l’on se retrouve avec une majorité d’Etats qui y seront favorables. » Dans l’hypothèse selon laquelle l’initiative ferait l’objet d’un vote, il est en effet très probable que la proposition soit adoptée puisque le principe de majorité qualifiée prévaut. Il faut que 55% des Etats membres aient exprimé un vote favorable et que la proposition soit soutenue par des Etats membres représentant au moins 65% de la population européenne.

Une opportunité de relancer le processus européen

Certes, les Etats membres n’ont guère fait preuve de solidarité au début de la crise. Les dirigeants italiens se sont indignés du peu de soutien reçu au début de la crise. Une véritable foire d’empoigne de masques intereuropéenne s’est tristement mise en place, certains pays dérobant sans vergogne des stocks de masques commandés par d’autres. Il est vrai que, sur le plan sanitaire, l’UE a failli. Mais sur le plan économique, le plan franco-allemand porte l’espoir d’une solidarité économique et financière renforcée. Des désaccords subsistent mais, sur le fond, les pays membres y sont favorables, il s’agit d’en revoir les modalités. A l’aune d’une récession de l’ordre d’environ 7,7% sur l’ensemble de la zone euro, il est dans l’intérêt des Etats membres de parvenir à un accord commun.

La solidarité intra-européenne devrait en outre être renforcée par l’attachement à une monnaie commune. « Quand on regarde l’économie mondiale aujourd’hui, il y a trois blocs : la Chine, les Etats-Unis et l’Union Européenne. Il faudrait être masochiste pour détruire 70 ans de travail. Quand on est divisés, on n’exploite pas l’immense potentiel de l’UE », remarque Philippe Crevel. Le directeur du Cercle de l’Épargne et Sylvain Kahn se disent en cela confiants quant à l’avenir du projet européen. Ils portent même l’espoir que cette crise puisse relancer le processus européen. Toutefois, et ils en sont conscients, pour assurer sa pérennité, l’Europe se doit de dépasser sa fonction première. L’Europe doit désormais être politique et géopolitique. C’est d’ailleurs le souhait qu’a exprimé Ursula Von der Leyen lors de son accession à la présidence de la Commission Européenne, en affirmant vouloir présider une « commission géopolitique. » Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1995, qualifiait la Communauté européenne « d’objet politique non identifié. » L’idée d’une union politique n’a que peu émergé depuis la signature de l’Acte unique en 1986. Elle apparaît désormais essentielle, au vu du contexte diplomatique et géopolitique.

La crise actuelle a exacerbé des tendances géopolitiques préexistantes telles que la montée en puissance de la Chine mais aussi l’agressivité de ses diplomates à l’égard de leurs homologues critiques de l’Empire du milieu et le repli des Etats-Unis. L’Union Européenne se retrouve ainsi esseulée et doit parler d’une même voix : « Si les Européens veulent continuer à avoir le degré de développement et de richesse qui est le leur, il faut s’affirmer dans un monde qui est devenu inamical », résume Sylvain Kahn. Les instances européennes devront de surcroît veiller à contrôler le conflit libyen, aux portes de l’Europe.

Le projet européen doit aussi faire face à des défis inédits tels que la montée des populismes eurosceptiques, l’émergence contrastée de l’illibéralisme ou encore le réchauffement climatique. Sylvain Kahn estime néanmoins que ces phénomènes ne prennent pas à l’heure actuelle une dimension assez importante pour mettre en péril l’avenir du projet européen : « À part au Royaume-Uni, il n’y a nulle part de majorité ni même de minorité forte pour un Frexit, un Italixit etc. Même si l’euro provoque des problèmes, il a fait ses preuves. »

Philippe Crevel mise quant à lui sur quelques défections de pays non satisfaits du fonctionnement de l’UE mais n’estime pas que celles-ci auront d’incidences sur l’avenir du projet européen du fait de la puissance du noyau dur de l’Europe (France, Allemagne, Pays-Bas etc). La crise actuelle représente en cela une opportunité inespérée de redéfinir les cadres économiques, politiques et géopolitiques d’une Union jugée moribonde par certains. Pour assurer la pérennité du projet européen, il sera absolument indispensable que les dirigeants européens répondent aux attentes des citoyens européens. L’UE a, certes, de nombreux défis à relever, mais si ceux-ci sont surmontés, alors le projet de Robert Schuman aura de grandes chances de prospérer.

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Étudiant en première année, je suis particulièrement intéressé par les sujets : politique, géopolitique et économie.

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