La fracture sociale s’accentue au fil de l’épidémie. © Pixabay

Les États-Unis sont devenus en quelques semaines, le nouveau plus grand foyer du virus. Le président Trump continue de gérer la crise sur Twitter pendant que les gouverneurs fédéraux tentent d’endiguer l’épidémie. Ce fonctionnement fédéral révèle une disparité de gestion de cette crise, que les habitants subissent de plein fouet.

Washington DC, Maria Grifin est une mère isolée. Au vu de la situation qui devient de plus en plus préoccupante, elle décide d’aller acheter une arme même si l’idée d’en posséder une ne lui plaît pas. « Les magasins d’armes sont vides, il n’y a plus aucune arme à vendre, ni munitions. Les gens se sont rués dessus, ils ont peur d’une guerre civile », explique-t-elle. À Washington, les cas de Covid-19 se font nombreux, la gestion de la crise a été longue et la densité de population n’aide en rien le respect d’un confinement strict. 

Le sentiment global étant que le gouvernement n’a pas pris cette crise au sérieux dès le départ, ce qui a conduit à une situation d’urgence dans les villes les plus densément peuplées. « On a perdu 2 mois. Il n’y a plus rien : ni ressources alimentaires, ni argent, les gens n’ont plus rien. Ils risquent de devenir fous ici. J’ai un peu peur, je suis seule avec mon fils. Le mois de mars a été complétement fou », explique Maria. Seule et sans moyen de se défendre, elle a renforcé les entrées de sa maison : « J’ai sécurisé ma porte d’entrée et créé un sas à l’étage pour me protéger avec mon fils, au cas où. Ne pas avoir d’arme ne me rassure pas quand je sais que les autres en ont. »

En plus d’un risque de guerre civile avec une population armée, cette crise a accru la xénophobie ambiante déjà bien présente sur l’ensemble du continent. « En février on a commencé à s’en inquiéter, tous les commerces de Chinatown ont perdu énormément d’argent. Vu que c’était présenté comme un virus chinois, il y avait beaucoup de préjugés », témoigne Samantha, habitante de San FranciscoElle ajoute : « Une collègue chinoise de ma mère lui a demandé, au début de l’épidémie, si elle allait continuer de lui parler parce que certains l’ignoraient et la fuyaient. Ma mère était choquée de voir ce genre de comportement arriver. »

Le sentiment d’être invincible 

Les États-Unis se pensaient en sécurité et intouchables face au virus, comme l’Europe avant eux, pensant que l’épidémie ne dépasserait pas les frontières chinoises. « Nous étions choqués que le virus arrive jusqu’à nous, on ne pensait pas que cela nous toucherait. Ici on n’a pas l’habitude de gérer des catastrophes comme ça. Le pire que l’on ait eu, c’était le 11 septembre, mais ça n’a touché que New York et ça a duré quelques jours. Après, les gens reprenaient leur vie normale », explique Maria Grifin. 

En Floride, même constat. Le Spring Break étant un apport économique important, le gouverneur n’a pas décidé de confinement strict au début de l’épidémie. Rabih Kashouty, neurologue résidant sur place, a pu observer tout type de comportement : « Certains pensent que c’est un complot et qu’ils ne risquent rien. Certains prennent leurs responsabilités et restent chez eux, il y a vraiment deux types de comportement. Les deux extrêmes », déplore-t-il. 

Les plus récalcitrants : les jeunes. Sydney Brown est étudiante. Elle est la fille de l’ancien maire de San Francisco, Willie Brown. Pour elle : « Les jeunes n’ont pas pris en compte le danger, à cause des Etats qui n’ont pas réagi à temps. Étant jeunes, ils se sont dit qu’ils ne risquaient rien, mais ils n’ont pas compris qu’ils pouvaient véhiculer le virus. »

Fille d’un ancien homme politique, Sydney a son avis sur les gouvernants en place : « Je pense que Gavin Newsom, notre gouverneur, et London Breed, notre maire, ont pris des mesures sanitaires rapides. Ils ont commandé du matériel assez tôt pour pouvoir être capables de surmonter la crise. Ça nous a permis d’envoyer des respirateurs sur la Côte Est, qui elle, a mis du temps à réagir. » Mais elle reste pour autant inquiète de ce qui adviendra après : « Les gouverneurs ne savent pas comment sortir de cette crise et rouvrir. »

De plus en plus de manifestations, encouragées par Trump, utilisant le second amendement de la Constitution américaine défendant le port d’arme, ont eu lieu dans de nombreux États. Des manifestants armés réclament le retour à la normale pour protéger l’économie, en faisant fi des règles de confinement. Pour Sydney : « Les gens n’ont pas assez d’économies pour maintenir leur entreprise. Je comprends qu’ils veuillent relancer l’économie, mais je pense qu’il y a un gros risque de diffusion du virus. D’autant plus que ces manifestations se passent sur la Côte Ouest, où les cas de Covid-19 sont les plus importants. »

Pour Samantha : « Les gens ne s’imaginaient pas perdre leur travail et devoir dépendre de rations alimentaires distribuées par l’Etat. C’est très inquiétant de savoir que les gens s’arment pour l’après. Ça renforce le sentiment de paranoïa qui était déjà bien présent avant la pandémie. Ici, il y a une culture de l’armement et les gens prennent n’importe quelle excuse pour s’armer, là c’est la situation idéale pour légitimer ce choix », s’inquiète-t-elle. 

L’instrumentalisation de la crise

Comme dans toute crise, les politiques s’en donnent à cœur joie pour tirer parti de l’affolement général, alors même qu’ils ne mesurent pas l’ampleur de la situation. « Il y a beaucoup de politique dans cette pandémie, je trouve ça triste que l’on essaye de tirer avantage de la situation à des fins électorales. En novembre, il y a les élections et on sent que les intérêts politiques passent avant la sécurité du pays », déclare Maria. 

Pour Rabih, ce genre de comportement est réellement dangereux d’un point de vue sanitaire : « Il y a eu des rassemblements au Colorado, mais c’est politiquement instrumentalisé et organisé par le Tea party. C’est uniquement politique, pas scientifique. Si ça continue, les hôpitaux risquent d’être saturés parce que le virus circulera si tout ouvre à nouveau. »

Au mépris de la santé, une partie de la population et des politiques, met en avant l’économie, réel intérêt de la nation : « On veut tous que ça reparte comme avant, et sauver l’économie. Mais si on le fait trop tôt, c’est la santé de tous qui est en jeu. 80% de la population est pour le confinement et 20% contre », déplore le neurologue de Floride. 

Les aides des Etats ne concernent pour l’instant que les grandes entreprises, laissant de côté les petits commerces et les petits patrons qui ne voient pas comment s’en sortir. « Le gouvernement n’aide que les grandes entreprises, ce qui pousse les gérants des petits commerces à sortir dans les rues pour demander la réouverture de leurs magasins », explique Rabih. Ce qui n’est pas sans rappeler le plan de relance des banques en 2008 : du « too big to fall », mais au niveau entrepreneurial. 

Pour lui, le problème vient de l’aspect fédéral des États-Unis : « Ici, chaque Etat fonctionne comme il veut, les politiques publiques ne peuvent pas être appliquées de la même manière partout. Si tout le monde ne prend pas conscience du danger au même moment, ça va retarder l’endiguement du virus. Heureusement certains Etats sont conscients, mais d’autres n’en font qu’à leur tête et privilégient l’économie. » La seule solution pour lui étant « un vaccin ou un traitement. Sinon, on ne pourra pas revivre comme avant. »

Un système de soins à fuir

La première puissance mondiale n’échappe pas à la pénurie de masques, de gel ou de matériel médical. Maria, ancienne travailleuse dans le management des risques, se sentait impuissante et a trouvé une idée : « Je ne savais pas comment aider les gens qui continuaient de travailler dans les supermarchés. Je suis allé dans un magasin, les caissiers n’avaient rien, aucune protection. Là j’ai vu la peur dans leurs yeux, mais ils devaient rester là, sinon ils perdaient leur emploi. » Pour se sentir utile et contribuer à son niveau, Maria a créé elle-même des masques, certes non homologués, mais « c’était mieux que rien », selon elle. Elle a fabriqué des masques en « sopalin de bonne marque pour qu’ils soient plus solide avec des élastiques en guise d’attaches. » Et elle les a « ramenés aux employés qui étaient ravis. Je passais de magasins en magasins, de banques et banques pour demander s’ils avaient besoin de masques et je distribuais tous ceux que j’avais fabriqué. » 

Son but était aussi de rendre une certaine autonomie aux gens, privés de protection, normalement assurée par l’Etat. Maria, également réserviste dans l’armée américaine, a réalisé des tutoriels « pour montrer comment faire, pour que tout le monde puisse se protéger sans attendre les productions d’autres pays. Si tout le monde peut fabriquer son masque dans sa propre maison, les gens n’ont plus d’excuse pour ne pas en porter. Je me sentais coupable de porter un masque alors que ces gens ne pouvaient pas s’en procurer », déclare-t-elle. Cette action lui a valu le surnom de Lady Mask, la femme aux masques en français. 

Le système hospitalier américain n’a rien d’humain. Ce qui a fait fuir une artiste New Yorkaise, qui a préféré quitter son atelier pour rejoindre le Sud de la France : « Je me suis dit que ça commençait vraiment à chauffer à New York, je ne savais pas si je pouvais prendre l’avion. Cette décision a été dure à prendre, le confinement à New York n’est pas très strict, mais en France il y avait déjà le confinement complet. » La gestion de la crise ayant été différente, elle « a dû remplir les attestations depuis New-York », et a « contacté les organismes français qui [l’ont] aidé dans la démarche pour [l’assurer] de rentrer. »

Ce n’est pas le confinement qui a poussé cette femme à rentrer dans son pays d’origine, mais la prise en charge médicale au cas où elle serait infectée : « Ce qui m’a motivée à partir du pays sans savoir si je pouvais y rentrer, c’est un sentiment de danger. Pas tant celui du virus mais celui du système médical, un rien coûte une fortune. » Elle dénonce le système hospitalier qui ne fonctionne que selon les moyens financiers des patients : « Il y a une notion de privilège selon les revenus des gens, une hiérarchisation des patients, ceux qui peuvent payer et les autres. Les hôpitaux sont gérés comme des business. »

Rentrée en France depuis mi-mars, l’artiste américaine est encore rongée par ses doutes : « Je ne sais pas comment ça va se passer, j’ai toujours mes factures à payer à New York et je suis obligée d’attendre de savoir si je peux rentrer ou pas une fois le confinement levé. Je ne sais pas si j’ai pris la bonne décision. »

L’artiste ne redoute pas uniquement le système sanitaire déplorable, mais également l’homme à la tête du pays : « Ce qui se passe au niveau présidentiel m’inquiète. Trump ne cherche qu’à accroître son pouvoir. Sa priorité ce sont les élections de novembre. Il y a eu une montée de racisme, il a stigmatisé la communauté asiatique en parlant de ‘Chinese virus’. Les asiatiques américains ont peur pour leur vie », ajoute-t-elle. 

Retour accru du protectionnisme, bien présent dans la politique de Trump avant la crise, amplification de la xénophobie, la peur de l’autre envahit l’Amérique, renforçant encore plus la fracture sociale.

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Étudiante en journalisme, avec une licence en Science Politique, je cherche à comprendre ce(ux) qui m'entoure(ent)

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