La dystopie d’Orwell racontée dans 1984 continue d’être une référence majeure pour comprendre le pouvoir politique que confère la surveillance de masse. Crédit : Pixabay.

Les crises qui se suivent ces dernières années ne se ressemblent pas, mais aboutissent aux mêmes effets : des mesures sécuritaires renforcées, contraignant les libertés politiques et individuelles.

L’utilisation ou non de l’application StopCovid pour lutter contre l’épidémie sera votée le 28 avril dans une Assemblée nationale qui sera, évidemment, vide. Depuis de nombreuses semaines l’application fait débat auprès des chercheurs, sans que la société civile ne puisse vraiment y comprendre l’intérêt. Lutter contre une pandémie mondiale avec un smartphone relève d’une intelligence contemporaine comparable à la création d’une centrale nucléaire sur une faille sismique : quelque part, ça ne peut que mal tourner.

Singapour n’a pas réussi à imposer le téléchargement de l’application à une population pourtant confiante envers son gouvernement. Inutile de rappeler la cote de confiance qu’inspire la macronie aux Françaises et Français. Or, dans de telles conditions, qui jouera le jeu ? Les experts sont formels, il faut que plus de 60% de la population utilise quotidiennement l’application pour que celle-ci soit utile. Une mission impossible.

Pour légitimer l’utilisation des données personnelles, le gouvernement utilise la même rengaine, le conseil que chuchotait Machiavel au Prince : « la raison d’État », qui s’est transformée aujourd’hui en ce que Giorgio Agamben nomme « l’état d’exception ». Face à une situation exceptionnelle, l’État aurait pour responsabilité de prendre des mesures exceptionnelles et donc provisoires. L’Histoire récente montre que l’exception est devenue la norme. L’État d’urgence, jamais vraiment abrogé, laisse place à l’état d’urgence sanitaire dont les mesures sécuritaires et disciplinaires sont plus prégnantes encore.

« Croyez-vous vraiment que lorsque la première vague, la deuxième vague, ou la seizième vague du coronavirus seront oubliées, il y aura marche arrière ? Que ces ensembles de données ne seront pas conservés ? Ce qui est en train de se construire, c’est une architecture de l’oppression. » Voici les mots d’Edward Snowden qui traduisent une réalité tangible : quand une norme sécuritaire est mise en place dans l’espace public, il devient presque impossible de la retirer.

Que restera-t-il de StopCovid ?

Difficile de prédire un quelconque succès à l’application. Son danger véritable est plutôt de créer des émules : si l’architecture de son logiciel est reprise puis implémentée dans une montre connectée, alors elle connaîtra sûrement un vrai succès commercial. La société de contrôle ne peut pas être en même temps une société disciplinaire : les individus rejetteront toujours le contrôle qui leur est imposé. 

À l’inverse, ils doivent s’imposer eux-mêmes ce contrôle, ils doivent se discipliner par eux-mêmes. L’application StopCovid, permettant de suivre les faits et gestes à la trace entrouvre légèrement une brèche dans la psyché collective : le totalitarisme numérique est une possibilité. L’idée, véhiculée par quelques outils marketing, germera d’elle-même et se fera progressivement une place dans le débat public.

« Quand on commence à utiliser les données personnelles à des fins politiques, comme cela a pu être le cas avec Cambridge Analytica, on met la démocratie en danger », affirme l’élève avocat Léo Pujol, spécialiste du droit numérique. Les craintes, qui commencent à émerger auprès des députés En Marche eux-mêmes, sont qu’à la novlangue macroniste succède la mise en place d’un Big Brother étatique, parachevant la société orwellienne en construction ces dernières années.

Les membres de l’association FAImaison se sentent aussi concernés par ses évolutions qu’ils scrutent avec attention : « Quand on regarde les dernières évolutions législatives, on voit bien qu’on se dirige vers une surveillance généralisée du net ». Un constat qui, comme le disait Giorgio Agamben, peut mettre la politique elle-même en danger : « La multiplication croissante des dispositifs sécuritaires témoigne d’un changement de la conceptualité politique, au point que l’on peut légitimement se demander non seulement si les sociétés dans lesquelles nous vivons peuvent encore être qualifiées de démocratiques, mais aussi et avant tout, si elles peuvent encore être considérées comme des sociétés politiques. »

La surveillance ne peut qu’aplanir le débat politique pour laisser place au conformisme. Mais l’installation d’un réseau généralisé de surveillance peut avoir d’autres dérives dramatiques. L’accès par une puissance politique quelconque à des données génétiques et biométriques peut servir, par exemple, à l’identification précise puis à la persécution d’une communauté particulière. À présent, Il ne faut pas oublier qu’un portable se déverrouille avec une empreinte digitale ou un scanner rétinien.

+ posts

Diplômé de l'École Normale Supérieure en philosophie contemporaine, cherche à comprendre pour mieux informer.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici