Victoria Memorial, vestige emblématique de l'Inde impériale britannique à Kolkata - Crédit : PDPics de Pixabay

Depuis l’annonce du confinement généralisé, Kolkata est calme, presque angoissante. La ville, d’ordinaire surpeuplée s’est vidée d’une partie de sa population. Si une majorité reste chez elle, une minorité est partie sur les routes, fuyant le chômage et la faim.

Des petites lumières ont illuminé le ciel de l’Inde le 5 avril dernier à l’appel du Premier ministre indien. Torches, lampes, bougies levées à bout de bras pour « défier le coronavirus ». Cela fait un mois maintenant qu’1,3 milliards d’Indiens sont confinés. Malgré ses réticences, le Premier ministre, Narendra Modi s’est résolu à demander à la population « d’oublier ce que sortir veut dire » et ce, jusqu’au 3 mai.

L’Union se ferme. La quasi-totalité des commerces et des industries ont fermé leurs portes, les écoles sont closes, les trains sont à l’arrêt, et dans tout le pays, les avions sont cloués au sol. Seuls les services essentiels restent ouverts. Mais le chef du gouvernement a réagi tardivement. Le sous-continent recense officiellement 559 morts sur 17.656 cas confirmés de coronavirus. Des chiffres sous-évalués en raison de la faiblesse du dépistage. Or, l’épidémie progresse vite, en raison de la densité de la population, de la promiscuité, ou encore du manque d’hygiène et d’équipements médicaux.

Pour Rishabh néanmoins, « le gouvernement indien a agi assez rapidement ». Ce jeune trentenaire est né et a toujours vécu à Kolkata (Calcutta). Chez lui, « les trains et les transports publics sont bouclés (…) tous les bureaux et les usines aussi (…) et toute forme de socialisation est interdite ». Sur les rives du fleuve Hooghly, « The city of joy » de Dominique Lapierre n’est plus depuis que la capitale du Bengale-Occidental concentre la majorité des cas de la région (392 cas de COVID-19 et 12 décès). Marquée par son passé colonial, la ville a perdu de sa superbe tandis que ses bidonvilles absorbent l’exode rural. Ces cloaques où la misère est omniprésente abritent près d’un tiers de sa population (avec 14 millions d’habitants, c’est la 3e ville du pays). Là où l’âme de Mère Teresa plane encore, les autorités de la ville ont dû sceller de vastes zones car des cas de coronavirus y ont été signalés. D’autres quartiers, du nord et du centre-ville ont aussi été mis en quarantaine et désinfectés. « Mais en raison du manque de kits de dépistage et de l’énorme population, il est très difficile de définir les points chauds », expliquent  Rishabh. D’habitude bruyante et congestionnée, la ville est désormais plongée dans un silence oppressant. Seul effet positif, « l’air est plus pur, tout comme le ciel ». Rishabh vit à Salt Lake, l’une des banlieues les plus prospères de Kolkata, avec ses parents, sa femme et ses deux enfants. Pour faire passer le temps, il tente de diversifier ses activités : « Je suis avec ma famille à jouer aux cartes et j’apprends de nouvelles choses, comme préparer un gâteau pour l’anniversaire de ma femme. » Mais tous n’ont pas sa chance car « avec 55 % de la population indienne sous le seuil de pauvreté, les pauvres ont été durement touchés ».

L’exode massif des travailleurs migrants 

Le confinement décidé brutalement a engendré le départ de millions de travailleurs migrants, notamment à Mumbai ou à Delhi. A Kolkata, l’exode est moins massif car « beaucoup de travailleurs sont restés dans les usines et l’industrie de la construction », explique Rishabh. Selon le dernier recensement (2011), environ 30 % de la population indienne est constituée de migrants de l’intérieur. Ils quittent leurs campagnes dans l’espoir de trouver du travail dans les grands centres urbains. Là, ils s’entassent dans des bidonvilles surpeuplés, et enchaînent les petits boulots pour un salaire de misère. Vendeurs de rue, ramasseurs de poubelles ou conducteurs de rickshaw, se sont eux qui font tourner la ville. Mais à cause du confinement, tous se sont retrouvés dans des métropoles désertes, sans pouvoir travailler. Mis à nu, ils tentent de rentrer dans leur région natale. Ils n’ont pas le choix. Baluchon sur la tête et enfants sur le dos, ils marchent au bord des routes sur de longues distances avec peu d’argent et de nourriture.

Si certains ont pu rejoindre leur village, beaucoup « ont été bloqués dans diverses régions du pays ». D’autant que cet exode a soulevé des craintes quant à la propagation du virus. Les autorités indiennes ont tenté de le juguler, parfois non sans coups de lathi : « la police a également été très ferme », affirme Rishabh. Beaucoup se sont ainsi retrouvés « sous des tentes de fortune dans des camps de secours » mis en place par les différents Etats.

Narendra Modi avait prévenu que « la période serait difficile » pour les plus vulnérables. Mais sous le feu des critiques pour sa gestion désastreuse de l’épidémie, il a fini par débloquer 20,6 milliards d’euros d’aide. « Le gouvernement, en collaboration avec des ONG, a essayé de fournir de l’argent et de la nourriture, mais c’est loin d’être suffisant », explique Rishabh. D’autant que beaucoup ne savent même pas comment les obtenir. Frédéric Landy rappelle à RFI que « les grains subventionnés ne sont pas donnés à tout le monde, que les plus pauvres n’ont parfois pas de compte en banque (…) et puis il y a tous ces migrants (…) qui du fait même de leur éloignement, n’ont pas accès à leur banque ni aux boutiques d’alimentation subventionnée ». A la crise sanitaire s’ajoute donc une crise humanitaire. Les esprits s’échauffent chaque jour un peu plus tandis que le gouvernement ne semble toujours pas avoir pris conscience de la gravité de la situation.

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