La Chine a légalisé la détention arbitraire et secrète, notamment dans le cadre de la « résidence surveillée dans un lieu désigné » et d’un dispositif de détention extrajudiciaire. ©Braxton, Flickr

Les régimes autoritaires utilisent le contexte de la crise sanitaire pour démontrer l’efficacité de la légitimité de leurs systèmes, quitte à embrayer la circulation des informations pour en garder le contrôle total.

Dans cette crise sanitaire mondiale, ce sont pour le moment quelques pays d’Asie qui s’en sortent le « mieux ». Tandis que le bilan général enregistre plus de 2,5 millions cas de contamination et 171 000 décès, le Vietnam s’est démarqué par sa maîtrise de la propagation. Ce qui est appelé « l’exception vietnamienne » ne constate officiellement aucun décès, 268 cas de contamination et 198 guérisons.

De plus, l’économie de certains pays d’Asie, comme Taïwan et la Corée du Sud, « n’a pas, ou très peu, été impactée par la crise », reconnaît Marc Julienne, chercheur et responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Contrairement à l’économie de la Chine, « frappée de manière extrêmement violente », et qui relance son industrie par un déconfinement progressif des villes, générant un décalage avec les pays touchés plus tardivement.

Pourtant, le Vietnam est bien au-dessous des moyens financiers de la Chine ou de la Corée du Sud pour éradiquer le virus. « Le Vietnam a une frontière de 1 300 km avec la Chine et de nombreux liens expliquent la densité des flux entre les deux pays. Or, en dépit de ces facteurs ‘aggravants’, le pays s’en sort remarquablement bien », constate Sophie Boisseau du Rocher, chercheure associée au Centre Asie de l’IFRI. Les frontières jouxtant la Chine ont été fermées dès la fin janvier. En s’appuyant sur son expérience de la crise de SARS en 2003, « une politique de santé accompagnée d’une politique de gestion des crises sanitaires étaient donc déjà en place et expliquent la réactivité des autorités. » La société s’est vue mobilisée pour notamment suivre les malades envoyés dans des « camps de quarantaine » sous escorte militaire, des médecins et des infirmières à la retraite ont été sollicités. « Grâce à cette convergence, et en dépit de faibles moyens, le pays a très bien affronté la crise », conclut-elle.

Si pour l’instant le Vietnam est le pays touché qui s’en sort le mieux, sa situation économique n’en est pas moins menacée. « Les deux grands poumons économiques, commerce et tourisme, sont dépendants de la Chine et le confinement des deux côtés de la frontière a eu un impact immédiat, même si le Vietnam est moins dépendant que certains de ses voisins », explique Sophie Boisseau du Rocher. La baisse conséquente de la demande mondiale, notamment de l’Europe et des marchés nord-américains, a eu aussi un effet visible sur l’exportation de leurs produits manufacturiers. « On peut s’attendre à une hausse de la pauvreté, notamment dans le secteur informel, et à une inflation forte. » Aucun modèle économique ne tirera des bénéfices du passage du Covid-19.

Le contrôle des informations liés au virus

Mais la crise profite aux régimes autoritaires. Les sources d’informations sont profondément atteintes par les directives gouvernementales, à un tel point qu’il en devient impossible d’exercer le métier de journaliste. Les défenseurs des droits humains se situent également en première ligne, notamment dans les pays d’Asie du Sud-Est et du Pacifique. La crise sanitaire étouffe davantage les revendications, pourtant légitimes. Harcèlement, menaces, arrestations arbitraires, poursuites judiciaires, aucune mesure n’est écartée.

« En Asie, l’année 2019 s’est déroulée sous le signe de la répression, mais aussi de la résistance », écrit Amnesty International dans l’un de ses comptes-rendus, pointant du doigt les « agissements abusifs de la police » à l’encontre de « millions de personnes » qui revendiquent « leurs droits fondamentaux à la liberté d’expression et de réunion pacifique. » Confinement oblige, les mouvements protestataires ont cessé. Les régimes autoritaires se sont enfoncés dans leurs convictions, considérant les gouvernements occidentaux comme des régimes de faiblesse et d’inorganisation.

La circulation des informations joue un rôle primordial en situation de crise sanitaire. En Chine, la grande majorité des médias sont des médias d’Etat. Ils sont sous la tutelle du ministère de la Communication, « qui s’appelait avant, le ministère de la Propagande », souligne Marc Julienne en rappelant que « de toute façon, les médias n’ont pas besoin d’être tous contrôlés puisqu’ils s’auto-contrôlent. » Mais quelques médias indépendants parviennent à subsister. Le groupe Caixin, qui publie des informations axées sur l’économie, a réalisé des enquêtes et des articles bien plus critiques « sur des sujets qui plaisent beaucoup moins aux autorités. » Il a été censuré à de très nombreuses reprises : « Les médias, les réseaux sociaux et même la sphère académique et universitaire sont particulièrement contrôlés actuellement », poursuit Marc Julienne. « Les publications scientifiques qui concernent le Covid-19 sont contrôlées et doivent être validées par des instances de censure du Parti communiste avant d’être publiées. » Certaines recherches sont même strictement interdites, en particulier celles sur les origines du virus.

En ce qui concerne le Vietnam, Sophie Boisseau du Rocher confirme que « la presse est un instrument supplémentaire du pouvoir », précisant qu’elle a permis de « prévenir des mesures, de les détailler et de les justifier. » Mais, en effet, « il n’y a pas vraiment de presse indépendante. » Sur son site internet, Reporters sans Frontières (RSF) a rapporté que les blogueurs et les journalistes indépendants sont sans cesse muselés par « une répression féroce. » En guise de justification, le Parti s’appuie notamment sur les articles 79, 88 et 258 de leur code pénal qui sanctionnent ceux qui mènent des « activités visant à renverser le pouvoir du peuple », des « propagandes antiétatiques » et des abus « de leurs libertés démocratiques. »

Selon RSF, « 25 journalistes et blogueurs croupissent toujours dans les geôles vietnamiennes, où les cas de mauvais traitements sont fréquents. » Pour mieux enrayer les derniers espaces d’expression libre, une loi sur la cybersécurité est entrée en vigueur en janvier 2019, renforçant la répression à l’encontre des défenseurs des droits humains et des libertés individuelles sur le territoire vietnamien.

La vie privée menacée

La Chine n’a cependant pas attendu la crise sanitaire pour accentuer sa surveillance. « Pendant le Covid-19, il n’y a pas du tout un changement de paradigme sur la surveillance. C’est juste un laboratoire pour tester de nouvelles technologies qui pourront être déployées à grande échelle et hors temps de crise dans le futur », explique Marc Julienne. Cependant, ces nouvelles technologies aboutissent à la création d’applications permettant de tracer les patients infectés, et de surveiller les réseaux sociaux. La crise permet simplement à la Chine de « tester très vite et à grande échelle ces nouvelles applications. »

Des systèmes de traçage numérique sont apparus un peu partout dans le monde. D’une part, un système basé sur la géolocalisation afin de vérifier que le confinement est respecté, comme l’a fait la Corée du Sud. D’autre part, un système permettant de signaler aux personnes ayant téléchargé une application spécifique, un contact avec un cas contaminé. Même si elles sont présentées comme peu dangereuses pour les données personnelles, ces applications suscitent la méfiance en Europe.

L’existence et l’utilisation de ces applications soulèvent également la question du respect du secret médical et de la confidentialité des données personnelles. Les défenseurs des droits de l’Homme craignent que le développement de ces technologies empiète considérablement sur la vie privée des gens, en plus de tenter les gouvernements à accentuer la surveillance de leur population à leur tour. Au Vietnam, « cette culture de la surveillance a été très bien acceptée par les Vietnamiens car elle leur semblait justifiée, ce qui n’est pas toujours le cas en temps normal », affirme Sophie Boisseau du Rocher. En temps de crise sanitaire, les restrictions, « déjà nombreuses et « intériorisées en temps normal (…), semblent justifiées par une population qui ne demande qu’à être protégée. » De cette façon, la légitimité du régime en ressortira très probablement renforcée.

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Etudiante en deuxième année de journalisme, je suis à la recherche d'un stage de trois mois dans une rédaction de presse.

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