Rangoon, capitale du Myanmar, se dirige progressivement vers le confinement après la mise en place d’un couvre-feu le 19 avril. Crédit : Piqsels.

L’État du Myanmar, dirigé par l’emblématique et controversée Aung San Suu Kyi, doit faire face au conflit militaire avec l’armée de Rakhine alors que l’épidémie de coronavirus frappe les plus démunis.

L’ancienne prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Kyi se place en leader de la Birmanie face à la crise en tant que ministre des Affaires étrangères, conseillère d’État, et mère spirituelle de la nation. Mais après sa comparution au Tribunal international de La Haye pour une accusation par la Gambie de génocide sur la population Rohingyas, sa réputation internationale, jadis si solide, est aujourd’hui hautement contestée. Alors que l’épidémie commence à s’abattre sur le pays, c’est aujourd’hui sa politique sanitaire qui fait débat.

Thibault, membre de l’association Green Lotus et journaliste dans la presse birmane affirme : « Le gouvernement nous a dit que les premiers cas de contamination étaient des Birmans qui revenaient des États-Unis et de l’Angleterre, les deux principaux ennemis de l’armée birmane, alors qu’on partage une frontière de 2000km avec la Chine. » 

Une communication d’État qui pourrait s’avérer dangereuse surtout lorsqu’elle est couplée à des mesures de censure de l’information. Au nom de la guerre civile qui fait rage dans la région de Rakhine, l’État du Myanmar a en effet décidé de couper le réseau internet mobile, empêchant plus de 3 millions d’habitants de s’informer sur l’évolution de l’épidémie.

La gestion sanitaire d’un pays à la fois en développement et en guerre civile comme la Birmanie pose de nombreux problèmes : « On ne peut pas faire de quarantaine, la majorité des gens n’ont même pas de frigidaire chez eux pour stocker de la nourriture, et puis ils n’ont pas d’ordinateurs pour faire du télétravail », explique Thibault. Si le virus se propage dans la population, les rares hôpitaux publics et gratuits pour les habitants seraient rapidement submergés.

Un membre de l’ambassade française en Birmanie déclare ainsi : « Le coronavirus est une goutte d’eau sanitaire en Birmanie puisque les gens meurent encore de la tuberculose et du VIH. Le problème c’est que ce virus sature les hôpitaux pour être correctement traité. À terme, les médecins ne pourront rien traiter d’autre que le coronavirus. » 

La pauvreté de la population l’empêche de consulter des médecins pour obtenir un diagnostic et se faire dépister. Les Birmans vont directement en pharmacie pour acheter des médicaments importés d’Inde, avec bien souvent une date limite de péremption dépassée depuis plusieurs mois. Pendant ce temps, la mère spirituelle de la nation coud ses propres masques et appelle à la responsabilité individuelle dans ses discours, voulant donner l’exemple à ses concitoyens.

La répression militaire des rebelles ne cessera pas avec l’épidémie


Refusant de confiner la population birmane, les prévisions économiques du pays sont en hausse, affichant une croissance prévue pour l’année en cours de +4,2% et +6,8% pour 2021. La Birmanie détiendrait ainsi la croissance la plus dynamique de toutes les nations de l’Asie du Sud-Est. Malgré la surabondance de pétrole et de pierres précieuses sur le territoire du Myanmar, le salaire médian est toujours de 80€ par mois, éloignant le peuple des soins dont il a besoin.

En attendant la fin de la crise sanitaire, les répressions ne diminuent pas. Le gouvernement a bien tenté un geste à la fois politique et sanitaire en graciant 25% de la population carcérale. En regardant de plus près, seulement 18 prisonniers politiques ont retrouvé la liberté, sur les 24.896 détenus amnistiés.

Une situation que regrette profondément Amnesty International, qui s’interroge encore sur la bonne volonté d’Aung San Suu Kyi : « Alors qu’elle a fait campagne en faveur des droits humains pendant des dizaines d’années et qu’elle a payé très cher son action militante, il est choquant de constater qu’Aung San Suu Kyi et ses collaborateurs et collaboratrices n’ont quasiment rien fait pour modifier les lois héritées du régime militaire, toujours utilisées pour réprimer et sanctionner celles et ceux qui critiquent les autorités », a déclaré Clare Algar, directrice générale du programme Recherche, plaidoyer et politiques à Amnesty International.

Alors que la communauté rohingya a presque disparu du territoire birman, fuyant vers le Bangladesh, la communauté arakane a décidé de prendre les armes contre le régime militaire du Myanmar, créant en Birmanie une véritable guerre civile. Le 20 avril, un chauffeur de l’OMS transportant des tests de dépistage au Covid-19 dans l’état de Rakhine a été la dernière victime de cette guerre. L’ONU a par la suite réclamé des éclaircissements auprès de l’État birman.

Les dérapages successifs de l’armée, depuis la dissolution de la junte militaire en 2011, questionnent le pouvoir réel d’Aung San Suu Kyi sur la démocratie birmane. Celle qui affirmait en 2012 : « Je ne suis pas Margaret Thatcher, mais je ne suis pas non plus Mère Teresa », joue un jeu dangereux en Rakhine avec son homologue chinois. Xi Jinping était en déplacement dans la région en début d’année pour superviser la création d’un port en eau profonde, permettant de détourner le détroit de Malacca pour acheminer le pétrole chinois depuis le Moyen-Orient. Le nettoyage ethnique de la communauté rohingya, déjà particulièrement médiatisé, risque dans les mois à venir de laisser place au massacre des Arakanais pour pacifier la région. Le pétrole à ses raisons que la raison ignore.

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Diplômé de l'École Normale Supérieure en philosophie contemporaine, cherche à comprendre pour mieux informer.

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