Le président turc Recep Tayyip Erdogan au Parlement, à Ankara (Crédit : Pixabay)

Pays le plus touché du Moyen-Orient par le nouveau coronavirus, la Turquie exporte également du matériel médical à de nombreux pays en Europe et dans le monde. Une assistance aux pays développés qui ne passe pas inaperçue.

86 306. C’est le nombre de cas confirmés au Covid-19 en Turquie ce lundi (12 heures), selon la très sérieuse Johns Hopkins University, qui répertorie en temps réel l’évolution de la pandémie dans le monde. Le pays dépasse ainsi son voisin iranien pour afficher le total le plus élevé au Moyen-Orient, avec un bilan de 2017 morts.

Matériel médical envoyé en France, Italie, Espagne, Grande-Bretagne, et même en Israël : les autorités turques semblent vouloir se faire bien voir auprès de leurs traditionnels alliés occidentaux, avec lesquels les relations sont plutôt glaciales.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan reproche aux Occidentaux un manque de soutien face à son offensive « Bouclier de Printemps » qui voit son armée affronter celle de Bachar-al-Assad dans la région d’Idleb, dans le nord de la Syrie, où sont présents de nombreux rebelles syriens et des groupes jihadistes comme Hayat Tahrir Al-Cham.

« Montrer la puissance de la Turquie »

Ces dernières semaines, des avions remplis de blouses, masques, bouteilles de solution hydroalcoolique se sont envolés vers l’Italie, l’Espagne et même Israël avec qui les contentieux sont pourtant fréquents. Pour Aurélie Stern, doctorante en science politique à l’IFEA (Institut français d’études anatoliennes), Recep Tayyip Erdogan « exporte des masques en Occident pour montrer la puissance de la Turquie et sa capacité de résister à cette crise sanitaire. »

Si les autorités turques envoient traditionnellement une assistance humanitaire aux pays dans le besoin, dans ce cas bien précis, cette aide est accordée aux pays dits développés. Une situation qui suscite bon nombre d’interrogations.

Selon cette Suisse résidant en Turquie, le fait de proposer des masques à l’Union européenne est une manière de « montrer que la Turquie est un pays moderne, capable de produire suffisamment de masques pour elle-même et pour d’autres Etats ». Une façon aussi de montrer que la Turquie est européenne, même si les démêlés et les rivalités avec l’Union européenne ne datent pas d’hier.

Qualifiée « d’Homme malade de l’Europe » au XIXe siècle, la Turquie, alors Empire Ottoman, s’est construite en se comparant à ses voisins de l’Ouest, mais également ceux de l’Est. Située entre deux civilisations, occidentale et orientale, la Turquie a encore en travers de la gorge, l’accord sur les migrants signé en 2016 avec l’Union européenne. Un pacte migratoire qui permet aux citoyens turcs d’accéder à l’espace Schengen sans visa et où en contrepartie, la Turquie doit assurer un contrôle plus rigoureux de l’immigration illégale.

Une clause, selon Mme Stern, « qui n’a jamais été respectée », d’autant que la Turquie postule depuis 1999 pour entrer dans l’Union européenne. « Les pays européens ont imposé à la Turquie des conditions qu’ils savaient impossibles à réaliser telle que la reconnaissance officielle du génocide arménien ou un règlement de la question chypriote. »

« C’est de la diplomatie publique sanitaire »

Pour Didier Billion, géopolitologue, c’est une stratégie de communication mise en place par l’Etat turc. « C’est de la diplomatie publique sanitaire, exactement comme les Chinois. Evidemment, il y a un aspect de communication et de diplomatie publique dans cette décision d’Erdogan ». Si cela ne fait aucun doute selon lui vis-à-vis des Occidentaux, M. Billion explique que les autorités turques ont décidé d’envoyer des masques à l’Etat d’Israël pour pouvoir aider les Palestiniens. « Au début, ces livraisons de matériel ont étonné les Israéliens, mais Erdogan a posé sa condition: que l’équivalent soit aussi livré aux Palestiniens, ce à quoi les Israéliens ont dit non. »

Selon Dorothée Schmid, spécialiste des questions méditerranéennes et turques, « l’AKP (le parti d’Erdogan) a construit une grande partie de sa popularité sur la mise à niveau, la modernisation et la démocratisation du système de santé ». Un système moderne et réactif que le président turc aime exporter via du matériel médical. « Il y a un effet ‘image extérieure’ extrêmement fort sur la Turquie à partir de la santé. On a donc un réflexe d’Erdogan qui est de vendre la Turquie », estime-t-elle.

Dimanche, le ministre de la Santé Fahrettin Koca a tweeté une image montrant 3977 nouveaux cas d’infection au nouveau coronavirus dans les dernières 24 heures. Une explosion des contaminations qui s’explique en partie par l’imbroglio politique autour du ministre de l’Intérieur, Süleyman Soylu, qui était allé jusqu’à présenter sa démission le 12 avril, refusée par le président Erdogan. Une décision qui a incité des milliers de Turcs confinés à se précipiter hors de chez eux sans respecter les règles de distanciations sociales.

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