Le président Recep Tayyip Erdogan au Parlement turc, à Ankara (Crédit : Pixabay)

Face à la pandémie provoquée par le nouveau coronavirus, le président turc Recep Tayyip Erdogan est critiqué pour sa gestion erratique de la crise sanitaire. Le tout, dans un contexte économique fragile. 

La politique d’Erdogan est à l’image de son tempérament : réactive et spontanée. Le président turc est un homme charismatique. Un indéniable meneur d’hommes qui aime avoir le soutien du peuple. A la tête de la Turquie depuis 2003 avec son parti, les islamo-conservateurs de l’AKP, il est actuellement confronté à une crise sanitaire sans précédent causée par le Covid-19 qui ne fait que s’empirer. 

Un premier couvre-feu raté

Alors que le premier couvre-feu décrété par les autorités turques, mal organisé, a dérapé, le président Erdogan a cette fois-ci préféré prendre les devants. Lundi 13 avril, dans le cadre de la lutte contre la propagation du nouveau coronavirus, il a annoncé à l’avance la reconduction du confinement obligatoire et cette fois, total de la population dans 31 provinces de Turquie pendant le week-end, de vendredi 17 avril à dimanche 19 avril à minuit. 

Cette prise de décision anticipée fait suite à l’avalanche de critiques concernant  la mauvaise gestion du couvre-feu du ministre de l’Intérieur, Süleyman Soylu, qui est allé jusqu’à présenter sa démission dimanche soir, une heure avant la fin du confinement. « La mise en œuvre de la mesure prise pour contrer l’épidémie m’appartient entièrement », a-t-il alors tweeté. Démission que le président turc a tout simplement refusée. « La démission de notre ministre de l’Intérieur n’a pas été acceptée. Il continuera d’exercer sa fonction », a déclaré la présidence turque dans un communiqué. 

Cette annonce surprise a eu pour effet immédiat d’inciter des milliers de Turcs à se précipiter hors de leur foyer pour se ravitailler, sans respecter les règles de distanciation sociale. Une erreur majeure que le pays paie probablement aujourd’hui avec une augmentation constante des chiffres liés au coronavirus : 1643 décès, dont 107 mardi dernier (source Johns Hopkins University). 

Pour Didier Billion, géopolitologue et directeur adjoint de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), cette affaire « montre le désarroi des autorités turques. Vous voyez que ça tangue un peu ». Ce spécialiste estime que les pays font des bêtises face à cette situation exceptionnelle mais que la Turquie « n’en fait peut-être pas plus ou pas moins que les autres ». Il nuance toutefois en avertissant sur le possible renforcement autoritaire du pays qui peut découler d’une situation pandémique comme l’actuelle. « La seule différence, c’est qu’évidemment les tendances autoritaires du pouvoir turc sont renforcées par la situation, parce qu’encore une fois Erdogan explique qu’il faut un chef dans les tempêtes. »

« On fait fonctionner l’économie plutôt que des mesures sanitaires strictes »

Face à ce semi -confinement (appliqué uniquement le week-end), M. Billion pense que c’est un pari de l’Etat turc au profit de l’économie. « C’est tout l’enjeu […], c’est un pari, le même pari qu’ont fait les Etats-Unis. On choisit de faire fonctionner l’économie plutôt que de prendre des mesures sanitaires extrêmement strictes. C’est le choix d’Erdogan ». 

Ekin Ilke Kelesoglu, doctorante en sciences politiques à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA), partage le même point de vue : « Recep Tayyip Erdogan et les porte-paroles présidentiels insistent sur la stabilité économique et la continuité de l’emploi. Même si les appels au couvre-feu ont été lancés par les scientifiques comme une mesure importante pour la lutte (contre le coronavirus), le porte-parole du président, İbrahim Kalin, a déclaré hier que ‘le coût économique d’un couvre-feu général serait majeur’ », indique-t-elle. « On peut dire que la stratégie pour faire face au Covid-19 est façonnée sous la pression des priorités économiques. »

Pour autant, le fondateur de l’AKP a réagi au niveau sanitaire face à la grogne sociale en instaurant un système de distribution de masques, à faible coût, mais principalement gratuit. « Il faut s’inscrire, il faut un code provenant d’internet pour aller chercher cinq masques qu’on peut avoir gratuitement dans les pharmacies. Il y a la volonté de doter la population d’un système de protection individuel. Ça n’existe pas partout », souligne M. Billion. 

Quant aux opérations extérieures menées par l’armée turque, elles sont reléguées au second plan, affirme Mme Kelesoglu. « L’engagement militaire de la Turquie et sa popularité auprès du pays ont diminué. Tant pour la Syrie que pour la Libye, les actions militaires sont passées sous silence par rapport aux périodes précédentes. » Pour autant, il n’est pas certain que le coronavirus entraîne l’arrêt total des combats dans ces deux pays.

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