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Marie-Dominique Cantal-Dupart, infirmière référente en neuro-oncologie à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, dans le 13ème arrondissement parisien, témoigne de la crise sanitaire au sein du plus grand établissement public de santé français. 

Depuis 48 heures, Marie-Dominique est atteinte du Covid19, et a dû quitter l’hôpital pour rester chez elle, en quarantaine. C’est au sein même de son service de neuro-oncologie qu’elle a contracté le virus, prise dans la vague de patients contaminés. Son rôle est important, puisqu’elle s’occupe à la fois des consultations d’annonces, du suivi quotidien des patients et de l’optimisation des départs à domicile. En tant que « super infirmière » elle coordonne un service où les patients sont atteints de pathologies particulièrement lourdes, de mauvais pronostics, tout en tenant compte des décisions prises par les médecins. 

Dès la mi-février, à l’hôpital, tout le monde comprend qu’il ne s’agira pas d’une période anodine : « Nos jeunes chercheurs nous ont alerté sur l’ampleur qu’allait prendre le coronavirus, alors que le paramédical, c’est-à-dire les cadres, restaient dans le déni. » Elle ajoute : « Il y avait donc deux clans, et comme moi je travaille à l’interface, j’écoutais principalement les jeunes qui avertissaient de façon sérieuse. » 

Trois semaines avant le début du confinement, son équipe commence à adopter des mesures de prudence, comme le port du masque. Au moment de la vague, en neuro-oncologie, aucun lit n’a été transformé en lit de réanimation. L’équipe se confine autour du 15 mars, et réfléchit immédiatement à l’organisation et à la façon d’agir face à la tempête sanitaire qui n’épargnera pas le service. « À cette période, des cadres étaient encore persuadés que le virus n’atteindrait pas nos patients. Les médecins étaient très vigilants, en réalisant des réunions hebdomadaires d’une heure avec toutes les informations recueillies et les interrogations que nous pouvions avoir. Nous les réalisions d’ailleurs chacun dans notre bureau, en co-meeting. »

Marie-Dominique évoque la diffusion de l’information en interne qui descend difficilement jusqu’au personnel soignant : « Cela dépend vraiment de chaque service. Dans le nôtre, je pense que ce sont nos cadres qui n’ont pas pensé que l’information devait être diffusée, ce qui a créé une certaine anxiété », déclare-t-elle. 

Le service de neuro-oncologie décide d’organiser la structure pour faire face au Covid, dans les meilleures conditions. Au bout de dix jours, il est possible de pratiquer des tests : « C’est ainsi que nous avons découvert que nous avions des patients atteints du virus », assure-t-elle. La décision est prise d’isoler chaque chambre, équipée d’un seul lit au lieu de deux. Dès la première semaine de confinement, le service a organisé des lits « Covid + » et « Covid – » selon des critères très précis, afin de rediriger chaque patient dans le lieu adapté à l’hôpital, mais hors du service. « Dès que nous avons eu notre premier Covid +, nous avons pu le placer dans la salle adéquate. Au niveau de notre hôpital, cela a été très bien organisé. » Le manque de visites créé une souffrance chez les patients privés de leurs familles, et cette situation a évidemment un impact important sur leur santé.

Changement d’organisation

Beaucoup de patients du service de neuro-oncologie sont décédés à la suite du Covid-19 : « Ils sont morts beaucoup plus vite que prévu », complète-t-elle. Un tableau de décompte du nombre de décès a été mis en place par l’un des soignants. L’ANOCEF (Association des neuro-oncologues d’expression française) a également créé une conduite de bonne pratique pour les patients en neuro-oncologie et ceux atteints du Covid-19. Des conversations téléphoniques se sont hâtivement mises en place pour les malades sous chimiothérapie par voie orale. D’autres décisions se sont également organisées pour les autres patients, comme la programmation d’un ensemble de vérifications cliniques la veille de leur visite, afin d’évaluer s’ils présentent des symptômes. 

Un travail conséquent de l’équipe médicale a été axé sur la mise en place de préventions, afin d’éviter le déplacement des patients et pouvoir poursuivre leur suivi. « L’objectif était de les exposer le moins possible au virus, confirme-t-elle. Mais ça a été très fatigant et compliqué à mettre en place. » Aujourd’hui, ceux qui arrivent en consultation, ce sont les malades qui évoluent ou ceux en perfusion, les autres ne se déplacent plus. « Il était également important de rassurer nos patients, pour leur montrer qu’ils ne sont pas oubliés durant la crise. »

Marie-Dominique constate que le service a manqué de matériel, et regrette notamment des vols au sein même du service. Même si maintenant, les malades sont systématiquement testés dès leur arrivée à l’hôpital : « Nous ne sommes pas en mesure de tester tous nos malades qui se déplacent tous les quinze jours pour une chimiothérapie, ce n’est pas possible », déclare-t-elle. 


Aujourd’hui, cette infirmière expérimentée s’interroge sur la capacité de l’hôpital public à affronter une crise sanitaire, notamment pour une question de bureaucratie, de souci de rentabilité et de mauvaise gestion : « Depuis des années, nous souffrons d’un manque de matériels, ce que je ne connaissais pas dans les années 1990, où nous en avions suffisamment. » Elle s’exprime également sur le non-respect du confinement par le public : « J’étais très en colère de voir des gens qui ne respectaient pas les consignes. Certains membres de mon entourage ne prennent d’ailleurs toujours pas conscience de la gravité du virus. » La reconnaissance aux personnels soignants, applaudis chaque soir, ne suffira pas. Il faudra une autre politique de santé publique après cette crise d’une violence inédite.

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Diplômée d’un DUT information-communication, je poursuis mes études en deuxième année de journalisme.

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