5 700 salles obscures françaises ont fermé leurs portes depuis le 14 mars © Loic VENANCE / AFP

La croisière ne s’amuse plus. Le création audiovisuelle française subit la crise du coronavirus de plein fouet, et s’apprête à entamer un long chemin de croix économique. En attendant, elle envisage plusieurs scénarii pour combler le gouffre financier qui la menace.

Même le réalisateur américain Roland Emmerich (Le Jour d’Après, Independance Day, 2012…) n’aurait pu imaginer pire scénario catastrophe pour l’intégralité des 340 000 protagonistes du 7e art français.  Quelque 5 700 salles obscures ont été mises sous cloche depuis l’annonce par Edouard Philippe de la fermeture des commerces non essentiels, le 14 mars dernier. C’est toute la filière cinéma (réalisateurs, distributeurs, exploitants de salles…) qui doit se réinventer pour limiter les dégâts liés au séisme de magnitude 9 qui frappe frontalement la corporation.

Afin de colmater les premiers interstices causés par ce potentiel tonneau des Danaïdes, le CNC (Centre National du Cinéma) a créé, à l’initiative de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD), un fonds d’urgence de 1 500€ à destination des auteurs. Ces derniers connaissent une chute d’activité de plus de 50%. « Il est absolument fondamental, si l’on veut protéger la filière, de venir en aide au premier des maillons de la chaîne, les auteurs », insiste Dominique Boutonnat, président du CNC, aux Inrocks.

Florence Philibert, directrice générale de l’IFCIC (Institut pour le Financement du Cinéma et des Industries Culturelles), souhaite une réaction exemplaire de rassemblement des acteurs de l’industrie du cinéma français : « Nous sommes vigilants sur l’ensemble de la filière, production, distribution, et industries techniques. Nous gérons un sujet de trésorerie à court terme, et on se penchera sur la manière d’accompagner la reprise. Tous les acteurs de la filière devront être solidaires. »

Situation de paralysie oblige, le CNC a également autorisé quelque 31 films français très récents à sortir en e-cinéma sur des plateformes de vidéo à la demande (VOD), comme MyCanal ou MyTF1. Les long-métrages #JeSuisLàUn Divan à Tunis ou encore De Gaulle seront mis à la disposition du grand public à un tarif légèrement inférieur à celui de la salle (5,99€ contre 6,64€ en moyenne). Quitte à s’affranchir de certains impératifs pourtant inhérents à la création audiovisuelle, le sacro-saint cinéma en salle obéit ainsi à une législation sans équivoque : la chronologie des médias.

Celle-ci prévoit une exclusivité pour la salle d’une durée de quatre mois, avant une diffusion en vidéo à la demande (4 mois et 1 jour) ou à la télévision (20 mois et 1 jour). Cependant, « ces deux dispositifs ne remettent en cause en aucune manière la chronologie des médias en vertu de l’article 17 de la loi d’état d’urgence sanitaire, qui permet une réduction des délais prévus pour l’exploitation d’un film en VOD », tempère Dominique Boutonnat.

Le bon samaritain Netflix 

Isabelle, chef costumière et pièce maîtresse d’un long-métrage, entrevoit les prémices d’un paysage tourmenté pour le cinéma hexagonal : « Débute pour les intermittents du grand écran une période d’inconnu assez angoissante. Tous les tournages ont évidemment été suspendus, le confinement nous empêchant de rassembler des équipes de tournage sur l’espace réduit d’un plateau.

En France, l’industrie du cinéma dépend désormais beaucoup plus de fonds publics (NDLR : près de 120 millions d’euros en 2018) que d’argent émanant de chaînes de télévision, payantes, ou gratuites, comme c’était le cas auparavant. Les décisions de ces mécènes privés sont tributaires de la rentabilité des productions, et le vide laissé par la crise sanitaire ne va les encourager à miser de nouveau sur un cheval malade », regrette-t-elle.

Crime de lèse-majesté au royaume de la pellicule : l’ennemi juré Netflix a tendu la main aux intermittents du spectacle français notamment, dans un élan de solidarité probablement pas désintéressé. Ce pacte faustien entérine l’instauration d’un changement de paradigme tacite selon Isabelle : « L’ironie du sort est que nous soyons contraints de diffuser nos productions sur des plateformes de vidéo à la demande alors que nous luttons pour préserver la pérennité du cinéma en salles.

La proposition de subvention de la part de Netflix est un pied de nez à toute l’industrie cinématographique. Nous menons une guerre de tous les jours pour tenter de minimiser l’influence des géants du streaming, et ce sont finalement eux qui viennent nous tendre la main. Je pense que ces signes sont significatifs d’un changement d’ère prochain. La profession sera contrainte d’effectuer une transition, ou du moins d’adapter son offre, sans quoi la passation de pouvoir sera inéluctable. » Le mythe de Sisyphe est décidément tenace.

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Etudiant en journalisme à l'ISCPA, je suis à la recherche d'un stage de trois mois au sein d'une rédaction de presse française ou espagnole.

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