L’Observatoire 19, lancé par Reporters sans frontières. Ce projet a pour objectif d’évaluer les impacts de la pandémie sur le journalisme.

En même temps que l’épidémie mondiale de coronavirus, une pénurie d’information s’est déclarée dans de nombreux pays. En cause, des régimes qui craignent un affaiblissement de leur autorité sur des populations trop informées.

« Il est évident que [l’État chinois] a minoré les chiffres. » Interrogée sur Europe 1, Carine Milcent, chercheuse au CNRS et économiste spécialisée dans le système de santé Chinois  est sans détour. « À mon sens il ne faut pas s’arrêter sur ces chiffres. On voit que l’évolution a été très forte dans la province du Hubei, mais que l’épidémie s’est très peu propagée en dehors. » Moins de deux cents décès ont été déclarés dans le reste du pays, or le nouvel an chinois, durant lequel les migrants quittent les métropoles pour retrouver leurs familles, a eu lieu cette année seulement deux jours après la décision de confinement.

Des chiffres officiels invérifiables, des chiffres alternatifs non-vérifiés

Les indices les plus concrets de sous-estimation du bilan viennent des crématoriums de Wuhan, où les victimes du virus étaient incinérées dans huit centres de la ville : « [Ces chiffres] ne sont pas crédibles… Les fours crématoires fonctionnent sans arrêt, alors comment si peu de personnes ont pu mourir ? », s’interrogeait un habitant de la province sur Radio Free Asia, le 26 mars. Le site d’information chinois « Caixin » qui a collecté les chiffres de livraison d’urnes aux différents centres crématoires rapporte que ceux-ci pourraient signifier un bilan de plus de 40 000 décès à la fin du mois de mars, une estimation plus de dix fois supérieure au bilan officiel chinois.

En Iran, le Conseil National de la Résistance (CNRI), organisation d’opposition démocratique de gauche radicale donne son propre décompte, province par province. Au 8 avril, le CNRI annonce plus de 22 000 décès dans 46 villes tandis que les chiffres officiels diffusés ne font état que de 4 110 victimes. « Ces chiffres nous sont communiqués par l’Organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran (OMPI) » explique Raouf Massoumeh, journaliste et écrivaine exilée en France et membre du CNRI. 

« Nous relayons avec confiance ces chiffres, car leurs informations ont pu être vérifiées à de nombreuses reprises. Dernièrement, quand les manifestations de novembre 2019 ont éclaté en Iran, l’OMPI a dénombré 1 500 victimes de la répression », les ONG et médias n’en recensaient alors que quelques centaines. Le bilan de l’OMPI est finalement confirmé fin décembre, dans un rapport de l’agence Reuters renseigné par de hauts fonctionnaires du régime. « Les agences de presse comme l’AFP ont des bureaux à Téhéran, mais ils ne peuvent pas investiguer sur ces sujets et risquer leur place dans le pays. C’est une ligne rouge à ne pas dépasser pour le régime des Mollah. »

« Il y a une corrélation évidente entre cette crise et la censure de la presse. »

Mais cette répression ne se limite pas aux États les plus totalitaires de la planète. « Il n’est pas étonnant d’observer un durcissement d’États autoritaires », explique Pauline Adès-Mével, rédactrice en chef de Reporters sans frontières (RSF). « La Corée du Nord, par exemple, déclare n’avoir aucun cas de coronavirus. Mais nous avons d’ores et déjà des retours inquiétant de pays de l’Union Europe. » Malgré leur adhérence à la Convention européenne des droits de l’homme, censée garantir la liberté d’expression : « La Roumanie, la Bulgarie et la Pologne, ont pris des mesures législatives d’exception qui menacent la presse. En Hongrie, nous ne pouvons même plus parler d’État démocratique. En Slovénie, un journaliste enquêtant sur l’épidémie a été menacé de mort fin mars et la semaine passée c’est une journaliste serbe qui a été placé en garde à vue après la diffusion d’un reportage sur la situation chaotique dans une clinique du nord du pays. »

RSF a été également touché par cette censure qui a mené derrière les barreaux son correspondant algérien, Khaled Drareni. « Il était déjà harcelé par les autorités pour sa couverture du mouvement du Hirak. Mais depuis le 29 mars, il est incarcéré pour incitation à attroupement non armé et atteinte à l’intégrité du territoire national. Il y a une corrélation évidente entre cette crise et la censure de la presse. »

En même temps que la crise sanitaire mondiale, une seconde crise, de la liberté d’information, met à mal de nombreuses démocraties fragiles du monde. Une maladie tout autant inédite par son ampleur mondiale, dont les dommages moins visibles mais à long terme, pourrait ne dépendre d’aucun vaccin providentiel.

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