Ministère de l’économie et des finances à Bercy. © LUDOVIC MARIN / AFP

La France est entrée en récession avec une chute du PIB de 6%. Pour certains économistes, cette crise n’est pas structurelle. La prise de conscience d’un changement de paradigme économique et social semble pourtant primordiale. Et si la décroissance était une des solutions possibles ? 

Sur France Inter, Éric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l’OFCE assure que « cette crise n’est pas structurelle » et que « la vraie question qu’on doit se poser pour savoir s’il y aura un rebond, ce sont les plans de soutien. Si l’on arrive à maintenir le système productif en place, nous aurons une possibilité de rebond plus important ». Il est accompagné de Laurence Boone, chef économiste de l’OCDE qui veut « permettre à l’économie de redémarrer rapidement. » Elle précise que « pour ça, il faut de l’argent public. »

Ces affirmations semblent balayer le moindre changement de modèle économique. Ces certitudes empêchent tout développement d’un autre système de fonctionnement. Pourtant, le principe de décroissance pourrait permettre de réharmoniser l’Homme et l’environnement, en revalorisant les productions qui le méritent et en faisant décroître celles qui sont nocives.

Pour Paul Ariès, politologue spécialiste de la décroissance : « La décroissance n’a rien à voir avec la récession. Ce n’est pas de faire la même chose en moins, ce n’est pas d’appeler les gens à se serrer la ceinture, ce n’est pas de l’austérité. » Il soulève le fait que notre société d’hyperproduction, « c’est comme une bicyclette, si elle arrête de produire toujours plus et de nous faire consommer, elle se casse aussi la figure. Notre société est totalement coincée, si nous continuons, nous irons dans le mur sur le plan écologique et si elle arrête tout d’un coup, elle va dans le mur d’un point de vue économique et social. » Face à cette impasse, la prise de conscience collective, déjà réveillée par les nombreux mouvements sociaux, s’accélère. 

Crise sanitaire comme élément déclencheur d’une prise de conscience collective

Faire face à la réalité n’est jamais agréable. Certaines leçons doivent être tirées de cette crise, comme « un rappel nécessaire à beaucoup de modestie » pour Paul ArièsMême si selon lui, l’origine de la crise est surprenante : « Ce n’est pas forcément celle qu’on attendait, on voyait plus une crise énergétique, écologique, sociale. Or cette crise systémique commence par l’apparition d’une épidémie. On avait oublié notre fragilité naturelle et indépassable de l’humanité. »

C’est une remise en cause du système actuel, mondialisé : « On voit comment l’organisation des modes de productions et de consommation a favorisé le développement de cette pandémie, déclare le politologue. On voit aussi que la destruction de la biodiversité a joué un rôle majeur dans l’apparition de la situation actuelle. »

Pour Jean-Marie Harribey, membre des Economistes Atterrés et ancien président d’Attac France : « La crise que nous traversons n’est pas due à la pandémie, elle n’est que le déclencheur de quelque chose qui était sous-jacent depuis des années. Quand j’entends que l’on aurait affaire à une crise purement conjoncturelle, c’est une ânerie tellement énorme que je ne peux pas croire qu’elle soit due à un défaut de compréhension, mais plutôt à une défense d’intérêts », permettant de mettre en lumière des problématiques qui ont toujours été présentes.

La résolution de cette crise passerait par un éveil accéléré des consciences mais qui « reste fragile, selon Paul Ariès. Il faut que ça embraie sur du réel, sur un changement des règles dans tous les domaines de la société. Aurons-nous cette capacité-là ? » 

Les conséquences d’un système à bout de souffle

Si les inquiétudes sont nombreuses, c’est aussi parce que l’on arrive à un point de non-retour. Le changement fait peur, d’autant plus à l’échelle mondiale. Pour Jean-Marie Harribey : « C’est une crise systémique. Le coronavirus n’aurait pas pu se répandre aussi rapidement et généralement si on n’était pas dans une situation qui est due à une accumulation de plusieurs contradictions, où l’on a aboli toutes entraves à la circulation des capitaux et des humains. » La remise en cause du capitalisme ultra-libéral est alors essentielle, l’inverse serait pour lui comme « nier l’épuisement des ressources, nier le dérèglement du climat, nier la perte de biodiversité. »

Ce système de fonctionnement ne pourra changer que s’il y a une volonté politique. « Si les gouvernants pouvaient prendre conscience que le libéralisme économique n’est pas à la hauteur de la satisfaction des besoins de l’humanité, on aurait fait un pas énorme », espère Paul Ariès. Dans les faits, il s’agirait de « sortir certains domaines de cette logique capitaliste, comme l’alimentation, l’éducation, la santé qui n’ont pas vocation à réaliser des profits, explique-t-il. Cela nécessite de remettre en cause la logique du profit, la mondialisation, des choix de production et de consommation. »

Même si des solutions provisoires sont trouvées, comme le tout numérique pour le télétravail ou pour le système éducatif, le politologue qualifie ces alternatives d’urgence de « fausses-bonnes solutions » et s’inquiète « qu’elles deviennent permanentes à l’avenir. »

Le point positif est que cette crise permet des questionnements jusque-là mis de côté : « Cette crise est arrivée à faire ce que nous n’arrivions pas à faire depuis longtemps, c’est-à-dire imposer nos questions dans le domaine de l’agenda politique », affirme Paul Ariès. 

Sortie de crise à double tranchant

L’enjeu pour le partisan de la décroissance est de « ne pas se tromper de direction, c’est quitte ou double. Cela va dépendre du rapport de force et des logiques qui vont l’emporter. Ce sera différent mais pas forcément mieux. » Certains comportements face à la crise du virus manquent totalement de civisme. Le politologue prend l’exemple des Etats-Unis où « les files d’attente ne sont pas seulement devant les supermarchés mais aussi devant les armureries. Les crises donnent plus facilement des Hitler ou des Staline que des Gandhi. »

La crise a permis de revaloriser des aspects de la société. Comme la primauté des besoins essentiels, la population n’ayant plus accès au superflu, elle se rend compte de la pyramide de Maslow. « Le commerce de proximité, la santé, l’éducation, cette crise montre cette capacité à hiérarchiser à nouveau les besoins. Elle met en lumière une réévaluation des métiers. On a davantage besoin de soignants, de caissières, de professeurs, de journalistes que de traders, de PDG ou de dieux du stade. » selon Paul Ariès. 

Un autre risque selon François Verret, ancien membre de la Maison de la décroissance d’Île-de-France, est le caractère possiblement définitif de certaines privations : « Il y a des risques d’habituer les gens à des contrôles ou des règles privant de certaines libertés individuelles, comme le tracking numérique, qui ne serait pas acceptable dans un autre contexte. »Pour que cette crise soit bénéfique, « il faut répondre à ce besoin de renouveau du système, pour que ce ne soit pas qu’un épiphénomène », selon le politologue. Dans un sondage publié par Libération« 69 % des sondés veulent ralentir le productivisme et la recherche perpétuelle de rentabilité. »

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Étudiante en journalisme, avec une licence en Science Politique, je cherche à comprendre ce(ux) qui m'entoure(ent)

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