Près d’un français sur six n’a pas accès à Internet en 2020 © JENS SCHLUETER / AFP

A l’heure du confinement, quelque 800 000 étudiants se retrouvent exclus du système d’apprentissage numérique à domicile, faute d’équipement en matériel informatique suffisant. Les élèves issus des classes populaires sont les plus sévèrement impactés par cette révolution digitale.

Caroline est mère de deux enfants de 9 et 15 ans. Cette animatrice en centres aérés de 41 ans, actuellement cantonnée au chômage partiel, subit de plein fouet la situation provoquée par l’épidémie de CoVid-19. Elle craint que la crise sanitaire évoquée par le gouvernement ne se mue rapidement en « crise scolaire ». Dans son petit appartement d’Asnières (45 mètres carrés), elle doit composer avec les emplois du temps surchargés de ses deux fils, respectivement en classes de CM1 et Seconde. Confinement oblige, ces derniers croulent sous les visioconférences scolaires de 8h30 à 17h. Ou plutôt devraient crouler. Car un seul ordinateur est disponible pour toute la famille, obligeant ses deux fils à hiérarchiser l’importance de leurs cours, et sélectionner ceux qu’ils jugent indispensables.

Les deux élèves se voient ainsi contraints à faire l’impasse sur la moitié de leurs enseignements obligatoires, au grand désarroi de Caroline : « Dans la classe de 28 de mon cadet, sept élèves ont déjà décroché, soit un quart de l’effectif ! Ce constat est extrêmement préoccupant. La crise du coronavirus a mis en lumière les failles d’un système déjà défaillant, fustige-t-elle. Ces mesures de cours à la maison représentent pour nous une discrimination sociale notoire. L’Exécutif a agi de manière égoïste, estimant que tout français possédait un accès à un Internet décent à domicile. Les premiers chiffres d’absentéisme ne m’étonnent guerre », affirme la quadragénaire, combative. L’école à la maison accroît les inégalités scolaires.

En effet, les données communiquées par le Ministère de l’Education Nationale abondent dans le sens de la mère de famille, et étayent la thèse d’une « sélection naturelle » sociale. Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’éducation, a annoncé la semaine dernière au micro de France 2, la perte de « 5 à 8% » des étudiants dans la « continuité pédagogique » depuis le début de la période de confinement. Le ratio s’élèverait à 35% d’absentéisme au sein des milieux populaires. Des chiffres révélateurs de la fracture numérique, qui mettent en lumière la discrimination à l’égard d’une frange croissante de citoyens français, les « laissés pour compte » de la transition numérique. Ce sont des techniciens de surface, des cuisiniers ou des soignants, naguère invisibilisés car absents des sphères de pouvoir. Considérés comme les « derniers de cordée » par le chef de l’Etat, ils sont pourtant le moteur de la Nation. Car sans eux, et cette crise sanitaire le démontre empiriquement, la France serait à l’arrêt.

Schisme économique

Caroline déplore un « abandon de l’Etat, des réactions timides et timorées en vue des défis qui s’imposeront à nous dès demain. » Elle attend « une aide concrète pour les familles de quartiers périphériques, ces zones où un petit retard accumulé peut se transformer en handicap pour la vie. »

Laura, professeure de CP à Noisy-le-Sec, partage la détresse de Caroline : « Une fois par semaine, j’appelle les parents un par un pour prendre des nouvelles des élèves. Beaucoup d’entre eux éprouvent des difficultés pour aider leurs enfants, par manque de temps, de connaissances ou simplement de matériel informatique. Cela entraîne une culpabilisation des parents et un stress des enfants. Nous savons que fracture sociale et fracture numérique sont intimement liées. »

Le terme de « fracture numérique » désigne la disparité d’accès aux technologies numériques suivant son statut social, professionnel et économique. Il voit le jour en 1996, alors qu’Internet n’en est encore qu’à ses balbutiements. Le président américain Bill Clinton brandit déjà le spectre d’une « digital divide », soit une « partition digitale » du territoire. L’accès à la culture, l’information et la communication, restreint à une catégorie de privilégiés, fait encourir le risque d’une érosion exponentielle de l’égalité des chances des citoyens américains. Une prophétie jugée pessimiste en son temps. Les faits ont finalement donné raison dans les grandes largeurs à la prémonition du 42e président des Etats-Unis.

Deux décennies se sont écoulées. Le fléau s’est démocratisé, a fait fi des frontières physiques, a quelque peu muté, et s’est étendu au Vieux Continent. Une étude de 2017 estime à 17% le taux d’ « illectronisme » (néologisme synonyme d’ « illettrisme électronique ») au sein de la population française. Concrètement, un français sur six se retrouverait ainsi dans l’incapacité d’envoyer un simple courriel à un membre de sa famille. Impensable dans un pays présentant un des IDH (Indice de Développement Humain) les plus élevés de la planète, pourrait-on penser. En disséquant l’étude dans le détail, on remarque que les disparités au sein de l’Hexagone sont en premier lieu économiques : 34% des personnes peu ou pas diplômés – contre 3% des diplômés du supérieur – n’ont pas accès à Internet. Un schisme économique semble ainsi façonner les contours du futur de la société française, scindée entre la « start-up nation » et la « stand up for your rights nation ».

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Etudiant en journalisme à l'ISCPA, je suis à la recherche d'un stage de trois mois au sein d'une rédaction de presse française ou espagnole.

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